« 135 BPM n’est pas un organisme de formation, c’est un centre d’innovation au service de la filière sport » Maude Caucheteux

Créé en 2023 dans le prolongement du Grenelle de l’emploi et des métiers du sport, 135 BPM est le Campus des Métiers et des Qualifications d’Excellence (CMQe) de la filière sport des Hauts-de-France. Derrière un nom qui claque — 135 battements par minute — se cache un objet encore mal identifié : non pas un nouvel organisme de formation, mais un centre d’ingénierie et d’innovation au service de toute la filière. Sa directrice, Maude Caucheteux, décrypte un dispositif à la croisée de l’orientation, de l’ingénierie pédagogique et des politiques européennes de compétences.

1. D’où vient 135 BPM, et qu’appelle-t-on au juste un « Campus des Métiers et des Qualifications d’Excellence » ?

Maude Caucheteux. 135 BPM est né en 2023, dans le prolongement du Grenelle de l’emploi et des métiers du sport. À cette époque, à l’approche des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, le ministère des Sports s’est saisi de la filière : ses métiers, ses compétences, leurs évolutions. Le comité de filière se structurait alors sur le volet économique, mais pas encore sur le volet formation. C’est précisément ce vide que nous sommes venus combler.

Un Campus des Métiers et des Qualifications (CMQ) est un label interministériel — Éducation nationale, Enseignement supérieur, Travail, et pour nous ministère des Sports. Il rassemble, autour d’un domaine donné, ici le sport, des lycées professionnels et technologiques, des CFA, des établissements d’enseignement supérieur, des centres de recherche, des entreprises et des collectivités. Le label « excellence » distingue les campus qui démontrent une réelle valeur ajoutée sur deux dimensions exigeantes : la recherche et l’ouverture internationale. La règle est simple : un campus égal une région. 135 BPM est celui des Hauts-de-France, présidé par la rectrice de région académique, Sophie Béjean.

2. Pourquoi ce nom, 135 BPM ?

Maude Caucheteux. 135 BPM, ce sont 135 battements par minute : la fréquence cardiaque moyenne d’une personne en mouvement, dans l’effort. Le nom dit l’énergie, le mouvement, l’engagement. C’est une marque associée au label, comme c’est souvent le cas pour les CMQ. Derrière un dispositif qui pourrait paraître très institutionnel, il fallait une identité simple, lisible et immédiatement reliée à l’univers du sport.

3. Concrètement, quelle est votre mission et qui réunissez-vous ?

Maude Caucheteux. Notre mission est de fédérer, à l’échelle des Hauts-de-France, l’ensemble des acteurs de la formation, de l’emploi et de la filière sport. L’enjeu n’est pas d’ajouter une structure de plus, mais de mettre tout le monde autour de la table et de faire travailler ensemble des acteurs qui, jusque-là, avançaient en silos.

Notre gouvernance reflète cette ambition de décloisonnement — ce que nous appelons l’intercertification, « la balle au centre ». On y trouve la région académique, la région, la préfecture, les branches professionnelles (le Cosmos, bientôt rejoint par l’Union Sport & Cycle), les organismes de formation en intercertification (les CREPS, mais aussi les formations Jeunesse et Sport coordonnées par le pôle EPMS et la DRAJES), les lycées professionnels, et les universités, que nous faisons progressivement entrer comme membres pour qu’elles disposent d’une voix propre au conseil d’administration. Concrètement, la finalité est de regrouper dans une même enceinte tous les acteurs de la formation d’un territoire.

4. Vous insistez sur un point : vous ne dispensez pas de formation. Pourquoi est-ce essentiel ?

Maude Caucheteux. Parce que c’est le cœur du malentendu. 135 BPM n’est pas un organisme de formation et n’a pas vocation à le devenir — nous ne sommes jamais en relation directe avec les apprenants. Nous sommes une équipe d’ingénierie pédagogique de haut niveau. Notre métier, c’est de fournir aux organismes de formation l’ingénierie et les moyens dont ils ont besoin pour faire évoluer leurs parcours : construire un contenu, un référentiel, des modalités d’évaluation, mener une expérimentation. Ensuite, ce sont les organismes de formation ou les certificateurs qui portent ces formations auprès des publics. Nous ne changeons pas la carte des formations : nous fournissons l’ingénierie qui permet de la faire évoluer. En un mot, nous sommes un centre d’innovation au service de la filière.

5. Pourtant, votre site s’adresse aussi aux jeunes qui cherchent une formation. Comment l’expliquer ?

Maude Caucheteux. C’est notre premier axe : la connaissance et la promotion de la filière. Beaucoup de jeunes aiment le sport mais connaissent mal la diversité de ses métiers et de ses formations. Notre site recense l’ensemble des organismes et des formations de la région — plus de 100 formations, près de 70 partenaires — et sert de porte d’entrée. Cet outil est utilisé par la région académique, par les chefs d’établissement et par les professeurs principaux ; nous l’accompagnons d’événements par bassin d’éducation, dans les salons et les établissements.

L’objectif est d’éviter les impasses. Certains jeunes s’orientent massivement vers le STAPS sans connaître les autres voies ; d’autres décrochent dès le mois d’octobre. Nous organisons précisément des temps, à l’automne, pour récupérer ces « décrocheurs » et les réorienter vers des formations adaptées à leur profil, quitte à ce qu’ils reviennent ensuite vers l’université. Tout cela s’adosse à un observatoire régional des métiers et des compétences, piloté avec le C2RP et le Carif-Oref, en cohérence avec les travaux de l’INJEP et du ministère. Un nouveau site, avec une aide à l’orientation par intelligence artificielle, est attendu cet été l’année scolaire prochaine .

6. Pouvez-vous donner un exemple concret d’innovation pédagogique ?

Maude Caucheteux. Notre deuxième axe porte sur les parcours : les rendre plus fluides et mieux répondre aux besoins en compétences. Premier exemple, le sport-santé. Nous avons financé via les fonds France 2030 et accompagné l’ingénierie d’une certification complémentaire sport-santé, expérimentée notamment au CREPS de Vichy, au CREPS de Wattignies (Hauts-de-France) et dans un organisme de PACA, avant son dépôt au RNCP. Une fois enregistrée, elle sera diffusée et mise à disposition des CREPS et des organismes de formation, en libre utilisation. Nous n’en sommes ni le diffuseur ni le certificateur : nous construisons le contenu et les modalités, les acteurs compétents s’en saisissent.

Autre illustration, le DU « entrepreneuriat et sport », porté par l’université d’Artois, ou encore les micro-certifications dans la voie professionnelle, qui viennent « colorer » un diplôme pour permettre une meilleure reconnaissance et de valorisation des compétences des jeunes dans le cadre de leur activité sportive. Le principe est toujours le même : nous fournissons l’ingénierie ; les universités, les lycées ou les organismes distribuent la formation.

7. Vous travaillez aussi sur l’insertion par le sport. De quoi s’agit-il ?

Maude Caucheteux. Nous travaillons, avec les acteurs du socio-sport et le ministère, sur le titre de coach en insertion par le sport. Certification qui démontre son utilité au plus proche des territoires. Nous avons rencontré une difficulté très concrète : pour un éducateur, surtout dans un petit club, se former suppose de quitter son activité plusieurs mois — donc une perte d’encadrement et de recettes pour la structure. Nous apportons une innovation pédagogique dans l’acquisition du titre à travers AFEST, l’action de formation en situation de travail. Une partie reste classique, en présentiel ; une autre est réalisée et validée directement dans le cadre professionnel, par validation de blocs de compétences. Sur le titre concerné, cela représente de l’ordre de 80 heures qui ne sont plus suivies à l’extérieur du club. Résultat : moins d’absence, une formation plus proche de la réalité des clubs, et l’accès à la qualification pour des éducateurs qui en étaient de fait écarté.

8. Venons-en à la dimension européenne, centrale chez vous. En quoi consiste le projet STARS ?

Maude Caucheteux. STARS — pour « Shaping Talents and Achieving Vocational Excellence in Sports » — est le tout premier Centre d’Excellence Professionnelle dédié au sport en Europe. Dans le vocabulaire de la Commission, on parle de CoVE (Centre of Vocational Excellence) : un dispositif inspiré du modèle français des CMQ, cofinancé par l’Union européenne dans le cadre d’Erasmus+. Particularité : nous l’avons déposé directement auprès de la Commission, à Bruxelles.

STARS, que 135 BPM coordonne, réunit un consortium de dix-sept partenaires issus de quatre pays — France, Allemagne, Espagne et Grèce — mêlant à chaque fois institutions et ministères, organismes de formation, universités, branches professionnelles et entreprises (on y trouve par exemple le ministère grec des Sports et de l’Éducation). Inscrit dans l’héritage de Paris 2024, le projet s’organise autour d’un modèle en huit « briques » : école ouverte et engagement communautaire, double carrière, lutte contre les violences sexistes et sexuelles et le racisme, recherche appliquée, cinq parcours de formation certifiants, certification des compétences acquises hors temps scolaire, modèles économiques, et coopération entre établissements de formation et organisateurs de grands événements sportifs internationaux. Chaque partenaire a ensuite la charge de faire grandir le réseau dans son pays.

9. Vous avez aussi obtenu une reconnaissance au titre du Pact for Skills. Que change-t-elle ?

Maude Caucheteux. C’est une avancée majeure, et assez technique. Le Pact for Skills — le pacte européen pour les compétences — reconnaît un certain nombre de filières stratégiques, qu’il aide à se structurer et à monter en compétences, notamment via la formation continue. Le sport n’en faisait pas partie. Or nous venons d’obtenir la première reconnaissance d’un partenariat régional pour les compétences, en Hauts-de-France : autrement dit, le sport est désormais reconnu comme une filière à part entière, y compris auprès de la direction « Emploi » de la Commission. Cela n’existait pas jusqu’ici.

L’architecture cible est la suivante : des alliances régionales, puis nationales, qui alimentent une alliance européenne. Celle-ci aura aussi une fonction de représentation auprès des décideurs publics européens — un enjeu réel à l’heure où se prépare le prochain cadre financier pluriannuel de l’Union, qui couvrira la période 2028-2034 et se négocie dès maintenant. Surtout, l’appartenance au Pact for Skills ouvre l’accès à des financements réservés à ses membres : non pas des fonds automatiques, mais des appels à projets — ingénierie de formation, alliances stratégiques entre acteurs de différents pays, expérimentations de politiques publiques — auxquels seules les filières jugées prêtes à coopérer peuvent prétendre.

10. Quel est votre modèle économique ?

Maude Caucheteux. Il repose aujourd’hui sur des financements publics obtenus par appels à projets. Les fonds européens en constituent l’essentiel — avec cette spécificité d’aller chercher certains financements directement à Bruxelles, comme pour le CoVE. S’y ajoutent des crédits France 2030, le FSE, ainsi que des fonds régionaux ou nationaux selon les thématiques, complétés par quelques financements privés, notamment de fondations.

Sur France 2030, nous avons fait valoir une conviction : renforcer les compétences dans les métiers du sport, c’est agir « pour le sport », mais aussi « par le sport » — valoriser, chez les jeunes, la régularité, la résilience, l’esprit d’équipe, au service d’une jeunesse qui va mieux et se forme mieux. Notre valeur ajoutée tient là : nous rendons accessibles à nos membres des dispositifs souvent hors de portée pour eux, et nous les accompagnons dans le montage de ces projets.

11. Vous êtes aujourd’hui une association. Quel est l’avenir institutionnel de 135 BPM ?

Maude Caucheteux. Nous sommes une association préfiguratrice d’un GIP (groupement d’intérêt public) — c’est le cas d’environ 60 % des campus en France. La rectrice de région académique souhaite cette évolution vers le GIP, pour renforcer le positionnement et l’image du campus et sécuriser la gestion des fonds, ce qui est plus rassurant pour les institutions partenaires.

À ce stade, il n’existe que deux campus du sport en France : le nôtre, en Hauts-de-France, et celui d’Occitanie, structuré différemment puisqu’il est rattaché à un CREPS. À terme, l’ambition partagée avec le ministère est qu’il y ait, comme dans d’autres filières, un campus par région, et que ce réseau soit animé au niveau national — la perspective évoquée étant un pilotage par l’Agence nationale du sport, avec l’impulsion de la direction des sports et notre appui. Notre ligne reste la même : ne pas créer de structure supplémentaire, mais rester agile et le plus articulé possible à l’écosystème, pour diffuser l’innovation et faire évoluer la filière au plus près des besoins en compétences.

  135 BPM EN BREF

StatutCampus des Métiers et des Qualifications d’Excellence (CMQe) de la filière sport ; association préfiguratrice d’un GIP.
Création2023, dans le prolongement du Grenelle de l’emploi et des métiers du sport.
TerritoireRégion Hauts-de-France (un campus = une région).
PrésidenceSophie Béjean, rectrice de région académique ; direction : Maude Caucheteux.
Trois missionsPromouvoir la filière • innover dans les parcours • insérer et connecter les publics aux bons acteurs.
Ce qu’il n’est pasUn organisme de formation : 135 BPM fournit l’ingénierie, il ne forme pas directement les apprenants.
Projet européenSTARS, premier Centre d’Excellence Professionnelle (CoVE) du sport en Europe — 4 pays, dispositif Erasmus+ ; reconnaissance au titre du Pact for Skills.
En savoir plus135bpm.fr  •  shapingsport.eu
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Patrick Bayeux

Consultant, Enseignant chercheur, Docteur en sciences de gestion.

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