#Présidentielle2027 — Gouvernance : le sport a-t-il toutes les cartes en main ?

Les cinq scénarios de gouvernance du sport proposent des répartitions différentes du pouvoir entre l’État, le mouvement sportif et les collectivités. Mais une question les traverse : quelle liberté de choix possède réellement le sport dans un système d’action publique dont il ne maîtrise ni l’organisation générale ni toutes les ressources ?

L’étude de Kevin Nouar, Le pouvoir d’agir des territoires : mythe ou réalité ?, publiée par l’Institut Terram en juin 2026, apporte un éclairage utile à ce débat. Son constat dépasse le sport : les collectivités disposent de compétences étendues, mais leur capacité à agir se trouve entravée par la fragmentation des responsabilités, les financements conditionnels et les difficultés d’accès à l’ingénierie. Décider d’un projet ne suffit plus à réunir les conditions de sa réalisation.

Dans la synthèse des cinq scénarios, la question centrale était celle de l’acteur légitime pour piloter le sport français. L’étude Terram invite à prolonger cette interrogation : quelles conditions permettent à cet acteur d’exercer réellement son pouvoir ? Et lesquelles échappent au secteur sportif ?

Six constats sur les limites du pouvoir d’agir selon Kevin Nouar

1. Une compétence ne garantit pas une capacité d’action. Une collectivité peut être juridiquement compétente tout en dépendant de financeurs, d’expertises et d’arbitrages extérieurs. Le pouvoir effectif se mesure à sa capacité à réunir les conditions de réalisation d’un projet.

2. L’État continue d’orienter malgré son affaiblissement opérationnel. Selon l’auteur, le recul de ses capacités d’intervention directe s’accompagne d’un gouvernement indirect par les normes, les schémas, les instances de coordination et les financements conditionnels.

3. La complexité dépasse le millefeuille territorial. Elle tient à l’enchevêtrement des acteurs, des compétences et des fonctions. Ajouter de la coordination peut accroître cette complexité lorsque la responsabilité de décider et d’arbitrer reste indéterminée.

4. Les financements peuvent déterminer les priorités. Les collectivités adaptent leurs projets aux dispositifs accessibles. Les mieux dotées en ingénierie disposent aussi des meilleures capacités à candidater, au risque d’accentuer les inégalités territoriales.

5. Les réussites reconstituent une unité d’action. Notre-Dame, les ouvrages olympiques et les entreprises publiques locales illustrent différentes manières de retrouver un pilotage et des capacités opérationnelles. Leur efficacité suppose une responsabilité clairement exercée.

6. Les choix institutionnels restent insuffisamment assumés. La France juxtapose centralisation, décentralisation et agences sans en organiser suffisamment la cohérence. Le rapport appelle à clarifier les responsabilités et à assumer les moyens du modèle retenu.

Ces constats conduisent l’auteur à proposer des transformations ciblées, dont des revues complètes de chaque politique publique : qui intervient, avec quels moyens, selon quelles règles et pour quels résultats ? Pour le sport, cette méthode permettrait d’examiner ensemble les responsabilités, les financements et les capacités d’action, avant de modifier les structures.

Cinq scénarios, cinq dépendances à examiner

Le diagnostic de Terram ne tranche pas entre nos scénarios. Il permet de leur appliquer un critère supplémentaire : quelles décisions extérieures au secteur sportif conditionnent leur réalisation ? Le tableau suivant constitue une transposition de cette analyse au sport.

ScénarioLa condition qui dépasse le secteur sportif
1. La re-souveraineté étatiqueRendre le pilotage à l’État suppose de lui donner la capacité de l’exercer. Réintégrer les missions de l’Agence dans une administration centrale clarifierait une responsabilité, sans reconstituer automatiquement l’expertise, les moyens et la présence territoriale nécessaires. Ce scénario dépend de choix sur les capacités de l’État et sur son articulation avec les collectivités. Une réorganisation du sport ne suffirait pas à les garantir.
2. « Le sport finance le sport »L’autonomie recherchée repose sur une ressource que le mouvement sportif ne peut garantir seul. L’affectation des recettes, leur niveau et leur stabilité relèvent d’arbitrages gouvernementaux et parlementaires. Cette dépendance est déterminante, mais elle peut être traitée par une réforme ciblée du financement et de l’organisation du sport, sans refonte générale de l’État ou des collectivités.
3. Le retour d’AP 22Séparer les missions exige d’organiser deux circuits capables d’agir et de coopérer. Le recentrage d’une agence sur la haute performance doit s’accompagner d’une clarification du pilotage et du financement du développement territorial. La détection, la formation et la reconversion imposent des passerelles. Sans responsabilités et moyens explicites, la séparation risque de déplacer la fragmentation vers les interfaces entre les deux ensembles.
4. Les territoires chef de fileReconnaître celui qui paie ne lui donne pas nécessairement les moyens de piloter. Une responsabilité territoriale effective suppose un pouvoir de décision, des ressources adaptées, une ingénierie accessible et une péréquation. Ce scénario appelle une véritable décentralisation de la politique sportive. Même sectorielle, celle-ci engage directement les relations entre l’État et les collectivités.
5. La consolidation de la cinquième voieConserver le cadre partenarial exige de démontrer ce qui permettrait de dépasser ses blocages. Rendre les financements lisibles, répartir les responsabilités et organiser les arbitrages sont des conditions nécessaires. Mais la proximité avec le système existant ne garantit pas sa transformation. Sans modification décisive des engagements et du pouvoir de décision, le scénario risque de reproduire les difficultés rencontrées depuis 2018.

Aucun scénario ne peut donc être apprécié à partir de son seul organigramme. Chacun doit préciser les moyens de son ambition et les décisions nécessaires à leur mobilisation. La clarification de l’organisation de l’État et des collectivités constitue une condition structurante de la réforme sportive, même si toutes les transformations ne nécessitent pas d’attendre une refonte générale.

La cinquième voie : pourquoi fonctionnerait-elle mieux demain ?

Le scénario 5 pourrait sembler le plus accessible puisqu’il conserve les acteurs et les structures en place. Mais cette continuité ne constitue pas une preuve de sa capacité à transformer la gouvernance. Les difficultés rencontrées depuis 2018 conduisent au contraire à lui demander ce qui changerait suffisamment pour produire, demain, un résultat différent.

Une présidence tournante, une meilleure connaissance des financements et une répartition affichée des responsabilités peuvent contribuer à cette évolution. Leur portée dépend toutefois des engagements qu’elles rendent effectifs et de la capacité à trancher lorsque les partenaires ne s’accordent pas. Si chacun conserve ses ressources, ses procédures et ses priorités sans accepter les conséquences d’une décision commune, le partenariat reste fragile.

Le scénario 5 doit donc expliquer les mécanismes qui permettraient de dépasser ses blocages. Sa faible distance avec le cadre actuel peut faciliter son adoption, mais elle peut aussi limiter sa portée. La facilité à conserver une organisation ne doit pas être confondue avec la capacité à la réformer.

Scénarios 2 et 4 : deux chemins de réforme différents

Les scénarios 2 et 4 proposent des déplacements plus explicites du pouvoir. Le premier le confie au mouvement sportif, soutenu par une ressource affectée. Le second reconnaît le pilotage des territoires. Ils ne dépendent cependant pas des mêmes transformations.

Le scénario 4 suppose une décentralisation effective de la politique sportive. Le principe « qui paie pilote » doit se traduire dans les responsabilités, les moyens et les capacités d’arbitrage. Il faut également organiser la solidarité entre territoires pour que les différences de ressources ne déterminent pas seules les possibilités de développement sportif. Cette réforme pourrait être sectorielle, mais elle toucherait directement à la répartition du pouvoir entre l’État et les collectivités.

Le scénario 2 nécessite un arbitrage politique et financier plus ciblé. Donner au mouvement sportif la maîtrise d’une ressource durable exige des décisions nationales sur son affectation, ses garanties et les conditions de son utilisation. Cela ne nécessite pas, en soi, une réforme fondamentale de l’État ou des collectivités. Le changement peut être circonscrit à l’organisation et au financement du sport.

Cette différence ne rend pas le scénario 2 simple à réaliser. Obtenir une ressource durable est une décision politique majeure. Le mouvement sportif doit aussi démontrer sa capacité à la répartir, à rendre compte de son utilisation et à répondre aux objectifs d’intérêt général. Son autonomie financière ne réglerait pas davantage, à elle seule, les relations avec les collectivités et les autres acteurs du développement sportif.

Le scénario 2, le moins dépendant d’une réforme générale ?

Si le critère retenu est la dépendance à une transformation générale de l’action publique, le scénario 2 paraît le moins exposé. Sa condition principale est identifiable : un cadre politique et financier donnant au mouvement sportif les moyens d’assumer les responsabilités proposées. Le scénario 4 exige, lui, une décentralisation réelle de la politique sportive, avec les conséquences institutionnelles et financières qu’elle implique.

Cette appréciation ne désigne pas automatiquement le meilleur scénario. Elle distingue deux chemins : une réforme centrée sur l’autonomie du mouvement sportif et une réforme fondée sur le pouvoir des territoires. Leur pertinence doit aussi être appréciée au regard des pratiques, de l’accès au sport, des inégalités et de la responsabilité devant les citoyens.

Le sport n’a donc pas toutes les cartes en main. Il peut néanmoins préciser celles qui lui manquent. Dans la perspective de 2027, chaque scénario devrait présenter les décisions extérieures indispensables à sa réalisation, les engagements que ses acteurs sont prêts à prendre et les résultats dont ils accepteraient de répondre.

Le scénario 2 dépend d’un arbitrage national ciblé sur le sport ; le scénario 4 dépend d’une véritable décentralisation de la politique sportive. C’est cette différence qu’il faut désormais mettre au débat : quelle transformation le prochain pouvoir politique serait-il prêt à engager, et quelles responsabilités les acteurs du sport seraient-ils prêts à assumer en retour ?

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Patrick Bayeux

Consultant, Enseignant chercheur, Docteur en sciences de gestion.

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