On dit le sport consensuel : « on ne peut pas être contre ». À première vue, c’est vrai, de 2007 à 2022, tous les candidats en parlent, et souvent dans les mêmes termes : l’école, la santé, les équipements, le bénévolat, les grands événements. Ce que quatre campagnes (2007 – 2012 – 2017 – 2022) nous apprennent des promesses faites au sport. Mais dès qu’on cesse de lire les programmes thème par thème pour les regrouper par familles politiques, l’extrême gauche, le centre élargi, l’extrême droite , le consensus se fissure. Le désaccord n’est pas dans les mesures : il est dans le récit. Les trois blocs ne parlent pas du même sport. Chacun le range dans un chapitre différent de son projet, et ce chapitre dit tout de la place qu’il lui assigne dans la société.
L’extrême gauche : le sport comme service public
C’est le seul bloc à traiter le sport comme une fin en soi. Pour Marie-George Buffet en 2007, Jean-Luc Mélenchon de 2012 à 2022 et Fabien Roussel en 2022, le sport est un service public et un droit pour tous, qu’il revient à l’État de garantir et de financer — et qu’il faut protéger du marché.
La cohérence dans le temps est frappante. Buffet réclamait 1 % du PIB pour le sport et s’opposait à la cotation en bourse des clubs, au nom des valeurs. Mélenchon, en 2012, proposait 1 % du budget de l’État, un ministère de plein exercice, le retour de structures publiques (un institut national, des CREPS par région) et une loi-cadre faisant du sport un droit. En 2017, son programme s’intitulait « pour un sport émancipateur, libéré de l’argent ». En 2022, il demandait la suppression de l’Agence nationale du sport et la réaffirmation du sport comme service public, budget massif à l’appui. Roussel tenait la même ligne.
C’est donc le bloc le plus doctrinal, le plus dépensier, et celui qui parle le plus du modèle, toujours dans le même sens : re-étatiser. Le sport y est une affaire d’État avant d’être une affaire de société.
Le centre : le sport comme boîte à outils
Le centre, entendu très largement ( de Royal, Hollande et Hidalgo aux candidats LR Sarkozy, Fillon et Pécresse, en passant par Bayrou, Macron et les écologistes) , partage une même boîte à outils consensuelle : éducation physique et sport scolaire, sport-santé, équipements, bénévolat, grands événements. C’est lui qui porte tous les invariants des vingt dernières années.
Le point commun de ce bloc est de penser le sport comme un moyen : de santé, d’éducation, de cohésion sociale, de rayonnement. Les différences internes sont réelles mais de degré, jamais de modèle. La droite insiste sur le mérite, le bénévolat et le partenariat privé : du plan « bénévolat contre points d’examen et trimestres de retraite » de Sarkozy aux bonifications de retraite de Pécresse. La gauche de gouvernement et les écologistes insistent sur l’accès, l’inclusion et, plus récemment, l’écologie.
C’est le centre qui a réellement façonné le modèle existant. Le programme de Macron en 2017 annonçait déjà l’essentiel : adapter une organisation « héritée de l’après-guerre », donner plus d’autonomie aux fédérations et au comité olympique, recentrer l’État sur la coordination, la réglementation et l’éthique. C’est cette logique, pragmatique plus que doctrinale, qui a donné l’Agence nationale du sport en 2018-2019.
L’extrême droite : le sport comme identité
Chez Marine Le Pen, de 2012 à 2017, puis Éric Zemmour en 2022, le sport relève d’un autre registre encore. (Jean-Marie Le Pen n’étant pas documenté dans les dossiers de 2007, le bloc ne se lit qu’à partir de 2012.) Deux fils s’y croisent, et tous deux sont continus.
Le premier est une économie nationale appliquée au sport professionnel. En 2012, Marine Le Pen visait l’argent du football : critique de l’arrêt Bosman, plafonnement des masses salariales, préférence nationale dans les investissements, taxe sur les transferts destinée à financer l’amateur. En 2017, la même ligne se prolonge : soutien aux petits clubs, objectif d’« un maximum de joueurs français » dans les clubs professionnels, lutte contre la financiarisation du sport, et création d’un « contrat sportif de haut niveau » de trois ans pour les amateurs représentant la Nation.
Le second fil est identitaire. En 2017, parmi ses 144 engagements, Le Pen demandait d’imposer « le respect strict de la laïcité et de la neutralité dans tous les clubs sportifs ». Zemmour, en 2022, pousse ce registre à l’extrême en faisant des signes religieux dans les compétitions un sujet de campagne. Le tournant identitaire du sport à l’extrême droite ne date donc pas de 2022 : il était déjà inscrit cinq ans plus tôt.
Un détail de classement résume tout : dans le projet de Le Pen en 2017, le sport ne figure ni sous la santé, ni sous l’éducation, mais dans le chapitre « Une France fière », aux côtés du patrimoine et de l’identité nationale. Et en 2022, ses vingt-deux propositions principales l’ignorent purement et simplement. C’est le bloc qui investit le moins le sport comme politique publique, et celui qui est le plus absent de la question du modèle.
Un même objet, trois récits
Le même objet, trois récits. Et trois conceptions de l’État qui en découlent : l’État pilote, l’État partenaire, l’État régulateur de l’argent et de l’identité.



