Panorama des licences sportives 2016 2025 : la France qui pratique et celle qui décroche

Un habitant des Hautes-Alpes a deux fois et demie plus de chances d’être licencié qu’un habitant de Seine-Saint-Denis. Cet écart n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est qu’il s’est creusé : sur dix ans, les départements qui pratiquaient déjà le plus sont aussi ceux qui ont le plus progressé. Troisième volet de l’analyse décennale des licences sportives, consacré à la géographie de la pratique en club.

Après le bilan des volumes et l’analyse de la pyramide des âges, ce volet pose une question simple : où pratique-t-on ? Les données détaillées du recensement des licences permettent d’y répondre commune de résidence par commune de résidence, agrégées ici à l’échelle des 101 départements et des 18 régions. Toutes les cartes et tous les croisements sont explorables dans le Panorama des licences sportives 2016-2025.

1. De 14,7 à 37,5 licences pour 100 habitants

La France compte 25,2 licences pour 100 habitants en 2025 — un chiffre calculé sur les 17,25 millions de licences effectivement localisées et les 68,35 millions d’habitants des 101 départements. Derrière cette moyenne, l’amplitude est considérable.

Chaque cercle est un département : son aire mesure son nombre de licences, sa couleur son taux de pratique. Les cercles pâles de la petite couronne parisienne se distinguent immédiatement du grand Ouest.

Les dix départements où l’on pratique le plusLicences / 100 hab.
Hautes-Alpes37,5
Lozère36,3
Mayenne34,8
Morbihan33,2
Landes33,2
Ille-et-Vilaine33,0
Vendée32,3
Loire-Atlantique32,2
Savoie32,1
Haute-Savoie31,8
Les dix départements où l’on pratique le moinsLicences / 100 hab.
Seine-Saint-Denis14,7
Mayotte16,4
Paris17,2
Guyane17,9
Martinique18,1
Guadeloupe18,6
La Réunion19,6
Aisne20,3
Val-de-Marne20,6
Ardennes20,8

Le haut du classement mêle deux logiques distinctes. D’un côté, des départements de montagne et ruraux à faible population — Hautes-Alpes, Lozère, Savoie — où le taux élevé porte sur des effectifs modestes. De l’autre, l’arc atlantique dense : Morbihan, Ille-et-Vilaine, Vendée, Loire-Atlantique, quatre départements qui cumulent un taux supérieur à 32 et plus d’un million de licences à eux quatre. Ce second groupe est le plus significatif : il ne s’agit pas d’un effet de petit nombre.

Le bas du classement est d’une homogénéité frappante. Les six derniers rangs sont occupés par la Seine-Saint-Denis, Paris et les cinq départements d’outre-mer. La géographie du moindre accès au sport fédéral recouvre presque exactement celle des territoires de la politique de la ville et de l’outre-mer.

On pourrait objecter que ces écarts tiennent au poids du sport scolaire, qui suit la démographie des élèves plus que la politique sportive locale. Le retirer ne change rien : hors fédérations scolaires et universitaires, la Seine-Saint-Denis tombe à 11,6 licences pour 100 habitants et Paris à 13,1, contre 20,6 en moyenne nationale et 33,6 dans les Hautes-Alpes. Le déficit est bien celui du sport en club, pas celui du sport à l’école.

2. Les écarts se creusent

Le constat le plus important de ce volet n’est pas le niveau des écarts, mais leur trajectoire.

En classant les 101 départements en quatre groupes selon leur taux de 2025, on obtient une progression parfaitement ordonnée : plus un département pratiquait, plus il a progressé.

Les quatre quarts de départements ne partaient pas du même point et ne sont pas arrivés au même rythme. L’écart entre le premier et le dernier quart passe de 7,8 à 10,6 points en dix ans.

Quart de départementsTaux 2016Taux 2025Évolution
Ceux qui pratiquent le moins18,620,4+9,7 %
Deuxième quart22,324,6+10,0 %
Troisième quart23,926,8+12,3 %
Ceux qui pratiquent le plus26,431,0+17,3 %

L’écart entre les deux extrémités est passé de 7,8 à 10,6 points de taux. En dix ans, la dispersion territoriale de la pratique licenciée s’est aggravée de près de trois points.

Une précision méthodologique s’impose ici, car elle conditionne toute lecture des évolutions départementales : la part des licences non géolocalisées est passée de 5,2 % en 2016 à 0,9 % en 2025. Les évolutions départementales sont donc mécaniquement gonflées d’environ quatre points et demi. Mais ce biais frappe les quatre quarts de la même manière : la comparaison entre eux reste valide, même si les niveaux absolus sont surestimés. C’est le principe retenu tout au long de cet article — comparer les territoires entre eux, jamais à zéro.

À l’échelle régionale, la même divergence s’observe. La Bretagne progresse de 23,6 % et les Pays de la Loire de 19,4 %, quand le Grand Est plafonne à 4,6 %, la Bourgogne-Franche-Comté à 6,6 % et le Centre-Val de Loire à 6,9 %. Trois régions, toutes situées dans la moitié nord-est du pays, restent à moins de la moitié du rythme national.

RégionLicences 2025Licences / 100 hab.ÉvolutionÉcart au rythme national
Bretagne1 105 32132,0+23,6 %+11,3 pts
Pays de la Loire1 219 55231,2+19,4 %+7,2 pts
Auvergne-Rhône-Alpes2 281 40427,8+11,5 %−0,8 pt
Nouvelle-Aquitaine1 682 97527,4+12,1 %−0,2 pt
Occitanie1 629 91626,6+17,0 %+4,7 pts
Centre-Val de Loire682 88126,4+6,9 %−5,4 pts
Provence-Alpes-Côte d’Azur1 305 75925,0+13,3 %+1,1 pt
Corse88 83825,0+32,9 %+20,6 pts
Grand Est1 334 70524,0+4,6 %−7,6 pts
Normandie801 69424,0+10,5 %−1,8 pt
Bourgogne-Franche-Comté666 68523,8+6,6 %−5,6 pts
Hauts-de-France1 384 55823,1+11,0 %−1,3 pt
Île-de-France2 662 33921,4+9,8 %−2,4 pts

3. Deux France qui ne pratiquent pas la même chose

Comparer des taux globaux ne dit rien de la nature de la pratique. Or les territoires ne se distinguent pas seulement par le volume : ils se distinguent par la composition.

L’écart de 10,7 points entre la Bretagne (32,0) et l’Île-de-France (21,4) se décompose famille par famille, et le résultat est instructif.

Sur 10,7 points d’écart, le sport scolaire en explique 4,0 et les sports collectifs 3,4. L’Île-de-France ne devance la Bretagne que sur une seule famille.

Quatre points sur dix viennent du sport scolaire et universitaire — 7,7 licences pour 100 Bretons contre 3,7 pour 100 Franciliens. Trois points et demi viennent des sports collectifs, 8,0 contre 4,6. Deux points des sports de nature, 4,3 contre 2,2.

Et l’Île-de-France ne devance la Bretagne que sur une seule famille : les sports d’opposition — tennis, judo, karaté, badminton — avec 5,2 licences pour 100 habitants contre 4,2, soit un point d’avance. Son indice de spécialisation sur cette famille atteint 1,38, le plus élevé de toutes les régions.

Ce contraste dessine deux modèles. D’un côté un sport de plein air et de terrain, appuyé sur un maillage associatif dense et sur l’école. De l’autre un sport d’intérieur, de raquette et de tatami, en club urbain, plus individuel et plus tributaire d’équipements rares et chers. Ce n’est pas seulement que l’Île-de-France pratique moins : elle pratique autre chose, et cette autre chose se heurte à une contrainte d’équipements que le grand Ouest ne connaît pas au même degré.

D’autres spécialisations régionales méritent d’être relevées. Provence-Alpes-Côte d’Azur cumule un indice de 1,26 sur les sports de nature et de 1,24 sur les sports individuels — le profil du littoral et de l’arrière-pays. Auvergne-Rhône-Alpes affiche 1,27 sur les sports de nature, effet montagne. La Corse atteint 1,61 sur les sports individuels, le record national. Mayotte présente le profil le plus atypique de tous : 2,21 sur les sports collectifs et 1,77 sur le sport scolaire, mais 0,10 sur les sports de nature — une pratique presque entièrement adossée au football et à l’école.

4. Des disciplines nationales et des disciplines régionales

Descendre au niveau des fédérations fait apparaître une distinction utile : certaines couvrent le territoire de manière homogène, d’autres sont des marqueurs régionaux.

En mesurant, pour les trente plus grandes fédérations, la dispersion de leur taux de licences d’un département à l’autre, on obtient deux groupes nets.

Les disciplines de couverture. Le judo est la fédération la plus également répartie du pays, suivie du football, de l’UNSS, de l’équitation et de l’athlétisme. Le football compte 6,5 licences pour 100 habitants en Mayenne et 1,2 à Paris — un rapport de 1 à 5, ce qui est le plus faible du panel. Ces fédérations constituent le socle : là où il y a des habitants, il y a un club.

Les marqueurs régionaux. À l’autre extrême, l’UGSEL passe de 6,9 licences pour 100 habitants en Vendée à 0,02 à La Réunion — la géographie de l’enseignement catholique. La voile va de 1,8 dans les Côtes-d’Armor à 0,07 en Corrèze. Le rugby de 3,2 dans le Gers à 0,2 dans le Pas-de-Calais. La pétanque de 1,6 en Ariège à 0,08 à Paris.

FédérationTaux le plus élevéTaux le plus basRapport
UGSELVendée 6,90La Réunion 0,02404
VoileCôtes-d’Armor 1,80Corrèze 0,0728
RugbyGers 3,21Pas-de-Calais 0,1620
PétanqueAriège 1,58Paris 0,0820
HandballHautes-Alpes 2,54Paris 0,2013
TennisHauts-de-Seine 3,40Mayotte 0,1326
FootballMayenne 6,50Paris 1,245
JudoGers 1,33Mayotte 0,149

Un nom revient de façon insistante dans la colonne des minima : Paris. La capitale est le département où l’on pratique le moins le football, le handball et la pétanque, et le deuxième plus faible pour l’UNSS. Ce n’est pas un déficit général de pratique sportive — le tennis y est bien représenté et les Hauts-de-Seine voisins affichent le meilleur taux national de tennis — mais un déficit de tout ce qui suppose un terrain, un gymnase ou un boulodrome.

5. Ce qu’il faut en retenir

1. L’écart territorial de pratique est un rapport de 1 à 2,6, et il ne s’explique pas par le sport scolaire. Hors fédérations scolaires, il monte même à 1 pour 2,9 entre les Hautes-Alpes (33,6) et la Seine-Saint-Denis (11,6).

2. Cet écart s’aggrave. Le quart des départements les mieux dotés a progressé de 17,3 % en dix ans, le quart le moins doté de 9,7 %. Les politiques de développement de la pratique n’ont pas, sur la décennie, produit de rattrapage territorial — elles ont accompagné une divergence.

3. Les territoires ne diffèrent pas seulement en volume mais en nature. Comparer deux taux globaux masque le fait qu’un point de taux breton et un point de taux francilien ne recouvrent pas les mêmes disciplines, donc pas les mêmes besoins d’équipements ni les mêmes filières d’encadrement.

4. Le clivage central n’est pas rural/urbain mais métropolitain/le reste. Les départements ruraux à faible densité figurent parmi les mieux dotés. Ce sont les cœurs métropolitains denses — Paris, la petite couronne — et les outre-mer qui décrochent, précisément là où le foncier disponible et le coût de l’équipement constituent la contrainte principale.

Le volet suivant descendra à la maille départementale fine pour examiner les dynamiques : quels territoires ont rattrapé, lesquels ont décroché, et ce que la diagonale du vide dit du renouvellement du tissu associatif.

Méthodologie. Source : recensement des licences sportives annuelles, INJEP-MEDES / Ministère chargé des Sports, fichiers détaillés Lics_2016 à Lics_2025. Champ constant : 109 fédérations présentes chacune des dix années. Population : recensement INSEE, agrégé par département à partir des populations communales (jeu de données Etalab « découpage administratif », licence ouverte) — 68,35 millions d’habitants sur les 101 départements.

Les licences sont rattachées au département de résidence du licencié, non à celui de son club. 0,9 % des licences de 2025 et 5,2 % de celles de 2016 ne sont pas géolocalisées : les évolutions départementales sont donc surestimées d’environ 4,5 points en valeur absolue. Ce biais étant uniforme, les comparaisons entre territoires restent valides ; toutes les lectures d’évolution proposées ici sont relatives. L’indice de spécialisation rapporte le poids d’une famille de fédérations dans un territoire à son poids national : 1,00 signifie « conforme à la moyenne nationale ».

Le détail par département, par région, par famille et par fédération est disponible dans le Panorama des licences sportives 2016-2025.

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Patrick Bayeux

Consultant, Enseignant chercheur, Docteur en sciences de gestion.

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