Panorama licences sportives 2016-2025 : le sport français ne vieillit pas, il se creuse par le milieu

En dix ans, l’âge moyen du licencié français est passé de 26,04 à 26,78 ans. Cette hausse de neuf mois semble anodine. Elle masque un mouvement de fond bien plus significatif : la base juvénile tient, les seniors affluent, et ce sont les âges actifs — 25 à 59 ans — qui décrochent. Le sport fédéral français ne vieillit pas uniformément : il se polarise. Analyse à partir des données détaillées du recensement des licences, 8,5 millions de lignes élémentaires, 109 fédérations à champ constant.

Ce deuxième volet de l’analyse décennale prolonge le Panorama licences sportives – Bilan 2016–2025 : Comment le paysage du sport français s’est métamorphosé en 10 ans qui portait sur les volumes et la concentration. Il change d’objet : non plus combien de licences, mais qui les détient. L’ensemble des données mobilisées ici est explorable dans le Panorama interactif des licences sportives 2016-2025.

1. Une moyenne qui monte, une médiane qui ne bouge pas

Le premier réflexe consiste à regarder l’âge moyen. Il progresse de 0,74 an sur la décennie, à 26,78 ans en 2025. Hors fédérations scolaires et universitaires — dont les 3,18 millions de licences très jeunes écrasent toute lecture nationale — il passe de 29,32 à 30,07 ans, soit exactement la même progression : +0,75 an. Le vieillissement apparent n’est donc pas un artefact du poids du sport scolaire.

Mais l’âge médian, lui, raconte une autre histoire. Hors scolaires, il recule : 23,33 ans en 2016, 23,07 ans en 2025. Le licencié qui sépare la moitié la plus jeune de la moitié la plus âgée n’a pas vieilli d’un jour. Il a même légèrement rajeuni.

Quand la moyenne monte et que la médiane stagne, la conclusion est mécanique : ce n’est pas la distribution qui se déplace, c’est sa queue supérieure qui s’allonge. Le sport français n’a pas vu son licencié type prendre neuf mois. Il a vu apparaître un contingent de licenciés très âgés qui n’existait pas à cette échelle en 2016.

Les deux courbes de répartition sont presque confondues jusqu’à 55 ans. Le déficit orange, entre 25 et 55 ans, et le surplus bleu, après 70 ans, suffisent à faire monter l’âge moyen sans déplacer l’âge médian.

Indicateur (hors fédérations scolaires)20162025Écart
Licences13 091 70414 223 916+8,65 %
Âge moyen29,32 ans30,07 ans+0,75 an
Âge médian23,33 ans23,07 ans−0,26 an
Part des femmes36,18 %37,29 %+1,11 pt

2. Le creux des âges actifs

La décomposition par groupe d’âges rend le mouvement lisible. Sur le champ des licences dont l’âge est renseigné — 12,98 millions en 2016, 14,21 millions en 2025, soit +9,5 % hors fédérations scolaires — la croissance se répartit de façon très inégale.

Groupe d’âgesLicences 2016Licences 2025ÉvolutionPart 2016Part 2025
Moins de 15 ans4 845 7485 333 645+10,1 %37,32 %37,52 %
15-24 ans1 879 4402 059 352+9,6 %14,47 %14,49 %
25-39 ans2 074 3582 094 981+1,0 %15,98 %14,74 %
40-59 ans2 586 7152 680 191+3,6 %19,92 %18,86 %
60-74 ans1 368 3501 608 658+17,6 %10,54 %11,32 %
75 ans et plus229 859436 763+90,0 %1,77 %3,07 %

Lue tranche d’âge par tranche d’âge, la croissance décennale dessine un U : elle dépasse la moyenne aux deux extrémités de la vie et s’effondre au centre.

La courbe de croissance par âge dessine un U : forte aux deux extrémités, plate au centre. Les moins de 25 ans progressent au rythme de l’ensemble. Les 60 ans et plus gagnent 447 000 licences, soit +28,0 %. Et les 75 ans et plus doublent presque — de 230 000 à 437 000 licenciés en dix ans.

Entre les deux, les 25-59 ans n’ajoutent que 114 000 licences, soit +2,4 % quand l’ensemble croît de 9,5 %. Leur part passe de 35,90 % à 33,60 % des licences. Le sport fédéral perd du terrain là où se trouve le cœur de la population active.

Ce creux est d’autant plus notable qu’il concerne la tranche d’âge où la pratique sportive autonome — salles privées, running, activités non encadrées — s’est le plus développée sur la période. La fédération n’est plus le mode d’accès naturel à la pratique pour un adulte de 35 ans.

3. Qui recrute les seniors, qui perd les actifs

Ces deux mouvements ne sont pas portés par les mêmes fédérations, et c’est là que l’analyse devient opérationnelle.

La croissance des 60 ans et plus est très concentrée. Douze fédérations expliquent à elles seules plus de la moitié des 447 000 licences supplémentaires : la FFEPGV (+52 500), le golf (+43 800), le tir (+31 200), la randonnée pédestre (+30 000), la pétanque (+28 600). Suivent des fédérations que l’on n’attend pas sur ce terrain : la natation (+19 400), le tennis (+19 400), le tennis de table (+18 200), et même le football (+16 100).

Deux logiques cohabitent. D’un côté, des fédérations dont le modèle est explicitement tourné vers les seniors et qui accompagnent le vieillissement de leur public. De l’autre, des fédérations sportives classiques qui, sans l’avoir toujours cherché, voient leurs licenciés vieillir avec elles et n’organisent pas encore cette pratique tardive.

La perte des 25-59 ans, elle, est presque entièrement imputable au bloc généraliste et affinitaire. La FFEPGV perd 69 600 licences sur cette tranche, Sports Pour Tous 37 200, la FSGT 33 500, l’UFOLEP 31 800, la FSCF 26 600. S’y ajoutent la randonnée pédestre (−27 000) et le cyclotourisme (−18 800).

Le constat est net : les fédérations qui perdent les actifs sont celles qui gagnent les seniors. La FFEPGV illustre le basculement à l’état pur — elle perd 69 600 licences chez les 25-59 ans, en gagne 52 500 chez les 60 ans et plus, et sa part de 60 ans et plus passe de 44,1 % à 58,5 % de ses effectifs. Ce n’est pas un renouvellement, c’est un glissement de cohorte.

4. Croissance et vieillissement : quatre trajectoires

Croiser l’évolution des licences et la variation de l’âge moyen sépare les 109 fédérations en quatre familles de trajectoires. Sur les 104 fédérations dont les données d’âge sont exploitables aux deux bornes de la période, la répartition est la suivante.

QuadrantFédérationsLicences 2025PartSolde net
Croissance et vieillissement438 504 38848,9 %+1 207 444
Croissance et rajeunissement154 406 02225,3 %+555 704
Recul et vieillissement332 660 62015,3 %−333 721
Recul et rajeunissement131 780 24810,2 %−255 519

Le quadrant dominant est celui de la croissance par le haut. Près d’une licence sur deux appartient à une fédération qui gagne des adhérents en vieillissant : tennis (+18,2 %, +1,99 an), rugby (+27,8 %, +3,12 ans), natation (+27,2 %, +2,92 ans), handball (+15,9 %, +1,47 an), golf (+9,5 %, +2,53 ans). Ces fédérations ne recrutent pas des enfants — elles recrutent des adultes. Le rugby en est le cas d’école : sa part de moins de 15 ans chute de 44,2 % à 37,0 % alors même qu’il gagne 91 000 licences, et sa part féminine bondit de 7,2 points. La croissance change la nature du public.

Le quadrant de la croissance par le bas est le plus rare mais le plus solide : 15 fédérations, un quart des licences. Le football en est le pivot — +12,6 % de licences et un rajeunissement de 0,62 an, avec une part de moins de 15 ans qui monte de 41,3 % à 45,6 %. La gymnastique va plus loin encore : +19,0 % de licences, −1,73 an d’âge moyen, 81,8 % de moins de 15 ans. S’y ajoutent l’escalade (+40,6 %), les clubs alpins (+27,6 %), la boxe (+41,0 %) et le kick-boxing (+52,8 %) — quatre disciplines qui grandissent en rajeunissant.

Le quadrant du recul et du vieillissement rassemble 33 fédérations et concentre les signaux d’alerte : équitation (−5,7 %, +1,97 an), FFEPGV (−6,9 %, +5,47 ans), Sports Pour Tous (−21,1 %, +4,67 ans), randonnée pédestre (−0,2 %, +4,79 ans), cyclotourisme (−15,0 %, +3,23 ans). Ici, le vieillissement n’est pas la conséquence d’une stratégie de croissance : c’est le symptôme d’un défaut de recrutement juvénile. Le cas extrême est l’aviron, qui perd 1,2 % de ses licences et prend 7,96 ans d’âge moyen, avec une part de 60 ans et plus qui passe de 10,4 % à 22,6 %.

Le quadrant du recul et du rajeunissement, enfin, est celui des fédérations généralistes et scolaires qui perdent leurs adhérents adultes plus vite que leurs jeunes : USEP (−12,9 %, −2,08 ans), UFOLEP, FSCF, ASPTT. Elles rajeunissent par soustraction.

Un chiffre résume l’ensemble : 73,1 % des fédérations ont vieilli sur la décennie, et elles portent 64,3 % des licences de 2025. Mais la corrélation entre croissance et vieillissement est faible et même légèrement négative (−0,24). Autrement dit, vieillir n’est pas le prix à payer pour croître. Les deux phénomènes sont largement indépendants, et quinze fédérations démontrent qu’on peut faire les deux.

5. Les sous-familles : là où la déformation se voit le mieux

La nomenclature de l’INJEP en vingt sous-familles fait apparaître des mouvements qu’aucune moyenne fédérale ne laisse deviner.

Sous-familleLicences 2025ÉvolutionÂge médian 2025Δ médianPart 60+Δ 60+
Sports de raquettes1 730 282+18,9 %25,6 ans+5,357,8 %+1,5
Sports collectifs grands terrains2 862 965+14,1 %16,7 ans−1,052,7 %+0,6
Sports collectifs petits terrains1 398 772+21,1 %14,4 ans+0,611,6 %+0,4
Activités terrestres (nature)1 382 570−1,2 %30,5 ans+2,7825,1 %+3,7
Généraliste1 283 220−14,0 %39,1 ans+2,7227,1 %+5,9
Activités d’adresse et de précision1 283 197+12,7 %55,2 ans+2,5240,9 %+5,1
Activités gymniques et d’expression975 162+6,5 %36,5 ans−2,7930,5 %+4,6
Arts martiaux958 033+1,8 %11,2 ans−0,345,6 %+2,4
Activités nautiques545 948+1,6 %26,2 ans+4,4812,5 %+3,6
Activités aquatiques480 760+24,8 %14,7 ans+0,788,2 %+3,7
Sports de combats294 833+31,1 %16,7 ans−1,122,8 %+0,5

Trois cas méritent un commentaire.

Les sports de raquettes enregistrent la plus forte déformation de tout le champ : un âge médian qui bondit de 5,35 ans, de 20,25 à 25,60 ans, pour une croissance de 18,9 %. La part des moins de 15 ans y recule de 4,6 points. Tennis et padel ont capté un public adulte massif sur la décennie, au point d’avoir changé la structure démographique d’une sous-famille de 1,7 million de licences. C’est le mouvement le plus spectaculaire de la période, et il est invisible dans les chiffres de volume.

Les activités gymniques et d’expression vont exactement à l’inverse, avec une figure paradoxale : l’âge médian recule de 2,79 ans, mais la part des 60 ans et plus progresse de 4,6 points, à 30,5 %. La population ne rajeunit pas — elle se polarise entre un flux d’enfants (la gymnastique, 81,8 % de moins de 15 ans) et un noyau de seniors qui reste (la FFEPGV, 58,5 % de 60 ans et plus). Deux publics sans intersection, dans une même sous-famille.

Les activités d’adresse et de précision — pétanque, tir, billard, bowling, sport-boules — affichent l’âge moyen le plus élevé du champ, 51,2 ans, en hausse de 2,27 ans, avec 40,9 % de licenciés de 60 ans et plus. Elles progressent pourtant de 12,7 %. Croissance et vieillissement s’y cumulent à un niveau qui rend la question du renouvellement structurelle plutôt que conjoncturelle.

6. Quatre enseignements

1. L’indicateur pertinent n’est pas l’âge moyen. Sur dix ans, la moyenne bouge de neuf mois et ne dit rien. La médiane, la part des moins de 15 ans et la part des 60 ans et plus racontent trois histoires différentes, parfois contradictoires au sein d’une même fédération. Tout diagnostic fédéral ou territorial gagne à mobiliser les trois.

2. Le point de vigilance n’est pas le vieillissement mais le creux des âges actifs. Les 25-59 ans représentent 33,6 % des licences hors scolaires en 2025, contre 35,9 % en 2016, et ils n’ont capté que 114 000 des 1,23 million de licences gagnées sur la décennie. C’est la seule tranche dont le poids recule franchement. Elle est aussi celle qui finance le modèle associatif et qui fournit l’encadrement bénévole.

3. Croître et rajeunir est possible. Quinze fédérations le font, dont le football et la gymnastique, qui pèsent ensemble 2,7 millions de licences. Le vieillissement des adhérents n’est pas une fatalité démographique subie : il résulte d’un choix, explicite ou par défaut, sur la cible de recrutement.

4. Le clivage principal ne passe plus entre olympiques et non-olympiques. Il passe entre les fédérations qui ont conservé un flux d’entrée juvénile et celles qui vivent sur le vieillissement de leur stock. Cette ligne de partage traverse les familles, les groupes et les statuts — et elle a des conséquences directes en matière de besoins d’équipements, de créneaux et de formation d’encadrants.

Méthodologie. Source : recensement des licences sportives annuelles, INJEP-MEDES / Ministère chargé des Sports, fichiers détaillés Lics_2016 à Lics_2025 — 8,5 millions de lignes élémentaires (fédération × année × sexe × âge × département). Champ constant : 109 fédérations présentes chacune des dix années. Nomenclature des groupes, familles et sous-familles reprise du tableau Évolution des licences 2016-2025 à champ constant (INJEP, données au 28 juillet 2026).

Les indicateurs d’âge sont calculés sur les licences dont l’âge est renseigné. La part non répartie en âge reste faible sur le champ constant — de 2,94 % en 2018 à 0,06 % en 2025 — mais invite à la prudence sur le millésime 2018. Cinq fédérations sans ventilation par âge en 2016 ou en 2025 (Police Nationale, Longue Paume, Ballon au Poing, Hélicoptère, Sport d’Entreprise) sont exclues des comparaisons d’âge, soit 104 fédérations exploitables sur 109. Les millésimes 2020 et 2021, affectés par l’interruption des pratiques, ne constituent pas des points de comparaison de référence. L’ensemble des données est explorable dans le Panorama des licences sportives 2016-2025, qui permet de reconstituer chaque pyramide des âges par fédération, famille, sous-famille et territoire.

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Patrick Bayeux

Consultant, Enseignant chercheur, Docteur en sciences de gestion.

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