Marc de Singly : « Apprendre à bouger, c’est aussi apprendre à s’épanouir »
À Avrillé, une étude menée auprès de 359 élèves de CM2 met en lumière un décalage : des enfants qui disposent de compétences physiques et d’une motivation réelle, mais qui bougent moins les jours sans école. Ancien adjoint aux sports, aujourd’hui élu d’opposition, Marc de Singly revient sur cette démarche de littératie physique et sur une conviction : donner envie de bouger, c’est aussi agir pour l’épanouissement des enfants et leur bien-être tout au long de la vie, ainsi que sur les conséquences qu’elle peut avoir pour une politique municipale.

Le test de la planche permet d’évaluer la force du tronc. Il constitue l’une des épreuves physiques du protocole utilisé à Avrillé.
Comment avez-vous découvert la littératie physique et pourquoi avoir voulu l’introduire à Avrillé ?
Tout d’abord, au cours de mon engagement, j’ai fait le choix de mettre le sport au cœur d’une véritable politique de santé publique. À travers le sport-santé, mais aussi en plaçant la littératie physique au centre de nos actions, j’ai voulu agir bien au-delà de la simple pratique sportive : donner à chacun les moyens, la confiance et l’envie de bouger tout au long de sa vie. Parce que je suis convaincu que le mouvement est un formidable levier de santé, de bien-être et d’émancipation, je souhaite aujourd’hui continuer à faire avancer cette conviction et contribuer à faire de la littératie physique une véritable priorité de santé publique
Au départ, nous avons donc engagé une réflexion sur le sport santé. Nous avons réuni, à l’initiative de la ville, des professionnels médicaux et paramédicaux ainsi que les acteurs du sport. Mais je souhaitais aller plus loin : comment une collectivité peut-elle favoriser un mode de vie actif dès l’enfance et tout au long de la vie ?
Une personne de mon réseau m’a mis en relation avec André Lachance, au Canada. J’ai découvert la littératie physique à cette occasion. Le terme me paraissait assez scientifique ne le connaissant pas, mais l’idée m’a immédiatement intéressé : développer les ressources qui donnent envie de bouger et permettent de rester actif, y compris après une interruption de pratique.
La Ville d’Avrillé a ainsi engagé, en partenariat avec l’Université catholique de l’Ouest, à travers l’IFEPSA (Institut de formation en éducation physique et en sport), une démarche visant à concevoir un projet adapté aux spécificités et aux besoins de notre commune.
Comment expliquer simplement ce que recouvre la littératie physique ?
La capacité à bouger dépasse la seule pratique sportive. Elle mobilise des compétences physiques, mais aussi la confiance en soi, la motivation et les connaissances nécessaires pour s’engager dans une activité.
Un enfant peut avoir des capacités sans oser les utiliser. Il peut aussi pratiquer un sport en club et peu bouger le reste du temps. L’enjeu est de lui donner l’envie, la confiance et les ressources pour bouger dans différents environnements, selon ses possibilités et tout au long de sa vie.
Ce qui m’intéresse également, c’est de créer des expériences qui lui donnent envie de se mettre en mouvement, dans différents environnements, et de recommencer.
Vous avez donc commencé par évaluer les enfants ?
Oui. Après de nombreux échanges avec Olivier Brossard (Directeur des sports), Nicolas Hauw (Directeur et maître de conférene à l’IFEPSA), Pierre-Yves de Müllenheim (Maître de conférence) et Henri Moncanis (Doctorant) nous voulions disposer d’un état des lieux pour orienter nos actions. L’étude constituait le point de départ d’un nouveau projet. Elle ne venait pas mesurer les effets d’une politique de littératie physique déjà déployée.
Nous avons choisi les CM2, avec l’idée de préparer aussi la transition vers le collège. Nous avons associé les écoles publiques et privées, l’Éducation Nationale et l’IFEPSA. Il fallait expliquer la démarche, convaincre et construire les conditions de sa réalisation sur le temps scolaire.
Concrètement, comment se déroulaient les tests ?
L’étude a mobilisé 35 étudiants de 2ème année de licence STAPS à l’IFEPSA par année et sur 3 années scolaire pour administrer des tests aux élèves de toutes nos écoles labellisées « Génération 2024 ». Elle vise à sensibiliser les enfants aux bénéfices d’une activité physique durable et à éviter les ruptures de parcours. Les résultats présentés portent sur 359 élèves de CM2 permettent à la Ville de formuler des recommandations, d’orienter ses actions contre la sédentarité dès le plus jeune âge et de pouvoir faire de vraies campagnes de communication.
Nous nous sommes appuyés sur un protocole canadien, le Canadian Assessment Physical Literacy – 2, qui évalue quatre domaines : physique, comportemental, affectif et cognitif.
Les enfants ont donc passé des tests physiques, un parcours d’habiletés motrices, des questionnaires portaient sur leurs connaissances, leur motivation et leur confiance.
Ils ont également porté un accéléromètre pendant huit jours. Cela nous permettait de regarder leur activité au-delà de la séance de test et de distinguer les intensités de mouvement dans leur quotidien.

Les évaluations associent des épreuves physiques à des questionnaires et à une mesure de l’activité quotidienne.
Quel est le principal enseignement ?
Sur Avrillé on peut dire que nos enfants seraient plutôt littéracique. Les résultats sont plutôt encourageants sur les compétences, la motivation et les connaissances. Mais le domaine comportemental est davantage en retrait. Cela nous obliges à regarder ce que les enfants font réellement au quotidien.
Le constat qui m’a le plus marqué, c’est qu’ils bougent à l’école et moins les jours de repos. On pourrait penser que le temps passé en classe rend les journées scolaires moins actives. Or les mesures nous invitent à nous intéresser davantage aux journées sans école, aux possibilités de jouer dehors et aux habitudes de vie.
Pour une collectivité, cela ouvre une question très concrète: que proposons-nous aux enfants et aux familles le week-end, au-delà des séances dans les clubs ?
Deux profils d’activité contrastés

Profil présenté comme très sédentaire et peu actif. Chaque ligne représente une journée de mesure.

Profil présenté comme peu sédentaire et très actif . Bleu : sédentarité. Jaune : activité légère. Rose : activité modérée à vigoureuse. Beige : capteur non porté. Les échelles verticales diffèrent entre les deux graphiques. Source : présentation EPLPA, slide 16.
Nonwear = pas de port de l’accéléromètre, SED = sédentaire, LPA = Low Physical Activity,
MVPA = Moderate-to-Vigorous Physical Activity
On cherche ici des niveaux assez élevés l’intensité et la variabilité des niveaux d’intensité tout au long des activités
Une activité plus faible les jours de repos

Répartition du gradient d’intensité du lundi au dimanche, selon les quatre profils CAPL-2 : débutant (Beginning), en progrès (Progressing), atteint (Achieving) et excelle (Excelling). Un gradient plus proche de zéro traduit une place plus importante des intensités élevées. Source : présentation EPLPA, slide 18.

Distribution du nombre de pas les jours de repos (bleu) et les jours d’école (jaune). Le graphique complète le constat d’une activité plus faible les jours de repos. Source : présentation EPLPA, slide 18.
Les résultats font aussi apparaître des différences entre filles et garçons. Qu’en retenez-vous ?
Nous avons souhaité regarder ces écarts pour mieux comprendre les besoins. Ils sont particulièrement visibles dans le domaine comportemental, alors que les connaissances sont quasiment identiques.
Cela nous interroge sur la place que nous donnons aux filles dans les espaces de pratique. Dans une cour d’école, par exemple, les jeux de ballon peuvent occuper une place importante. Comment permettre à davantage d’enfants de trouver leur place et d’avoir envie de bouger ? Cette question doit entrer dans la conception des aménagements.
Les principaux résultats de l’étude
| Domaine évalué | Ensemble des élèves | Garçons | Filles |
| Score global sur 100 | 71,6 | 76,9 | 66,1 |
| Physique sur 30 | 21,9 | 23,8 | 19,9 |
| Comportemental sur 30 | 16,2 | 18,6 | 13,7 |
| Affectif sur 30 | 25,0 | 26,2 | 23,7 |
| Cognitif sur 10 | 7,6 | 7,64 | 7,67 |
Source : présentation du projet « Évaluation et promotion de la littératie physique à Avrillé ». Résultats présentés pour 359 élèves de CM2, dont 185 garçons et 174 filles. Ces données décrivent la population étudiée et ne constituent pas une mesure de l’efficacité des aménagements municipaux.
Comment cette démarche s’est-elle traduite dans les aménagements de la commune ?
Deux cours d’école ont été réaménagées en fin de mandat. L’objectif était de diversifier les expériences proposées aux enfants, de leur permettre d’explorer leurs capacités et de prendre confiance.
Cette réflexion concernait aussi les espaces de la ville. Un essai autour du design actif a été mis en oeuvre à l’entrée d’une de nos installations sportives avec un radar pédagogique qui “flash” la vitesse à laquelle vous courrez.
Nous avons créé un skatepark et une aire de jeux autour de l’univers de la montagne, en cœur de ville. Pour moi, l’emplacement compte beaucoup : un lieu accessible, où les familles se retrouvent et où les enfants ont envie de revenir, offre des occasions de bouger. Mais surtout un lieu que permet de vivre l’expérience tout en gardant le côté ludique de se mouvoir.
L’étude doit servir à éclairer ces choix et, dans la durée, à se demander si les actions engagées répondent aux besoins observés.
Vous évoquez également une « école du mouvement ». Que souhaitiez-vous proposer ?
L’idée était de travailler avec les associations pour proposer aux enfants jusqu’à 12 ans des expériences variées : courir, sauter, danser, découvrir les arts du cirque… Nous envisagions notamment un rendez-vous le samedi matin, avec les parents.
Je souhaitais que les enfants puissent développer des habiletés diverses et découvrir ce qui leur plaît. Associer les familles permettrait aussi de prolonger cette dynamique en dehors de l’école.
Les questionnaires explorent notamment les connaissances et la compréhension de l’activité physique.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées avec les équipes éducatives ?
Nous avons réussi à associer les directeurs d’école et les équipes enseignantes. Ils ont vu l’intérêt de la démarche pour le développement global de l’enfant, notamment autour de la confiance.
La difficulté arrive lorsqu’il faut l’intégrer dans le quotidien. Les questions de temps, de moyens et d’accompagnement sont réelles. À mon sens, il faut aussi renforcer la formation sur ces sujets.
Nous avions mis en place un comité de pilotage et un comité de suivi associant notamment les enseignants et les parents. Les transformations concrètes, comme celles des cours d’école, aidaient à comprendre à quoi le projet pouvait servir. Nous avions également préparé un questionnaire d’autoévaluation simplifié pour faciliter son appropriation.
Que diriez-vous à un élu qui souhaite engager une démarche comparable?
Il faut évaluer avant d’agir. Nous savons que l’activité physique est bénéfique, mais un état des lieux permet de préciser les besoins et de justifier les choix d’une collectivité.
Il faut aussi réunir les partenaires dès le départ. Nous avons croisé les regards de la ville, des écoles, des associations sportives et des professionnels de santé, avec l’appui de l’IFEPSA. Nous nous sommes appuyés sur un outil existant (CAPL-2) plutôt que de vouloir tout inventer.
Le partenariat a facilité la mobilisation des moyens. Les salles étaient déjà utilisées par les écoles et nous avons organisé l’achat des accéléromètres avec l’IFEPSA, qui en avait également l’usage pour ses formations.
Au-delà de ses résultats et de son intérêt pour notre territoire, le projet bénéficie aujourd’hui d’une reconnaissance qui dépasse largement le cadre communal. Sa valorisation dans les médias, les invitations à le présenter lors de congrès, les récompenses de niveau National et l’intérêt porté à notre démarche par des acteurs tels que la France en forme ou la SRAE témoignent de sa visibilité croissante.
À l’heure où les initiatives sont nombreuses et où la communication occupe une place importante, cette reconnaissance extérieure n’a rien d’anodin. Elle constitue une véritable satisfaction et une belle reconnaissance du travail collectif engagé à Avrillé. Elle confirme surtout que notre démarche peut contribuer à nourrir la réflexion, à inspirer d’autres territoires et à faire progresser la place de la littératie physique dans les politiques publiques.

Aujourd’hui élu d’opposition, comment envisagez-vous la suite ?
Je suis convaincu que la nouvelle municipalité pourra poursuivre cette démarche. Elle met en avant l’idée d’une « ville en mouvement », ce qui me paraît positif. Mais la littératie physique va au-delà de la seule pratique de l’activité physique : elle intègre également des dimensions psychologiques et sociales, notamment la confiance, la motivation, les connaissances et les occasions de pratiquer tout au long de la vie.
Je souhaite que cette approche globale puisse continuer à se développer à Avrillé. Je suis prêt à contribuer à cette continuité, car ce sujet me tient à cœur et mon engagement concerne avant tout les habitants, au-delà des sensibilités politiques.
Nous réfléchissons aujourd’hui à la réalisation d’un ouvrage pour partager notre expérience et donner à d’autres collectivités des clés concrètes pour s’approprier et reproduire cette démarche. Nous aimerions l’accompagner d’une bande dessinée, conçue avec des enfants, pour expliquer la littératie physique avec des mots et des illustrations accessibles à tous. L’objectif est de rendre cette notion plus compréhensible, de faciliter son appropriation par le plus grand nombre et de donner envie à d’autres territoires de s’engager à leur tour.


