Antoine Gripay Studio Katra : Design actif « Donner envie de bouger plutôt que prescrire le mouvement »

Comment aménager des espaces publics qui donnent envie de marcher, de jouer, de danser ou simplement de se retrouver ? J’ai rencontré Antoine Gripay, dirigeant du Studio Katra à Nantes, lors d’une table ronde à Toulouse sur la littératie physique et le design actif. J’ai eu envie de faire une ITV de lui. Il défend une approche qui associe création artistique, fabrication et observation des usages. S’il pratique le design actif, il en questionne aussi les limites : la couleur attire le regard, mais elle ne suffit pas à transformer les pratiques.

1. Studio Katra conçoit les aménagements, mais les fabrique aussi. Qu’est-ce que cela change dans votre approche ?

Je suis fils d’électricien et j’ai toujours aimé faire des choses manuelles, avoir un atelier, travailler la matière. Nous avons regroupé autour de nos activités de conception des métiers de la main. Nous dessinons, mais nous peignons aussi, nous assemblons, nous fabriquons et nous posons.

Cette manière de travailler influence nos projets. Elle nous rapproche aussi des usagers : lorsque nous installons un dispositif, les gens viennent immédiatement dessus. Nous voyons ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas, ce qui est détourné. Nous développons également des protocoles d’évaluation de nos expérimentations. Il y a cette volonté de relier la tête, la main et le cœur, et de pouvoir faire ce que l’on propose.

2. Comment êtes-vous passés de la création artistique à l’activité physique dans l’espace public ?

Nous y sommes venus par les cultures urbaines. Les fresques, la danse, le skate, le roller ou la trottinette entretiennent des liens très forts. Ces pratiques ont leurs images, leurs codes, leurs façons d’occuper et de mettre en scène l’espace dans une photogénie des disciplines.

Nous avons commencé par des interventions graphiques sur des terrains de basket. Puis nous nous sommes demandé comment donner une fonction supplémentaire à nos marquages : comment une peinture pouvait devenir un support de jeu ou une invitation au mouvement.

La culture nantaise nous a également nourris. Elle a beaucoup exploré le détournement des équipements et des règles du jeu dans l’espace public. Cela permet d’inviter des personnes qui ne se lanceraient pas spontanément dans une pratique sportive classique.

La création graphique comme point de rencontre entre un lieu et une culture sportive. Terrain de basket 3×3 siège Caisse d’épargne.

3. Vous êtes pourtant assez critique à l’égard du design actif. Où se situent ses limites ?

Le design actif a permis de rendre visible la question de l’activité physique dans l’espace public. Il a sensibilisé des collectivités et déclenché de premières interventions. Mais il a parfois été perçu comme une solution miracle.

Repeindre un plateau sportif peut rafraîchir son image. Cela ne crée pas automatiquement de nouveaux usages et ne garantit pas que davantage de personnes viendront pratiquer. Il faut se demander ce que l’intervention permet réellement de faire.

Au Mans, sur le city stade du parc de Gué de Maulny, la ville du mans, nous avons cherché à introduire des possibilités supplémentaires : un labyrinthe, des cheminements, des jeux qui puissent aussi accueillir une famille ou une séance de fitness. Le graphisme devient intéressant lorsqu’il ouvre le lieu à d’autres pratiques. Il reste nécessaire d’approfondir les observations et l’évaluation.

Confluence, Parc du Gué de Maulny : introduire des jeux et des cheminements dans un city stade.

Conception design Studio Katra – Crédits photo/réalisation PALM

4. L’espace Alice Milliat, à Nantes, illustre cette démarche. Qu’avez-vous voulu y faire?

Nous sommes intervenus sur une grande dalle, dans un lieu touristique très fréquenté, près des Machines de l’île. Le projet associait deux sujets : l’activité physique et la place des femmes dans l’espace public.

Nous avons choisi de donner au lieu le nom d’Alice Milliat et d’accompagner l’aménagement d’un travail de médiation en collaboration avec un média local, le MAP (magazine des autres possibles). L’image centrale représente une silhouette graphique qui intègre des usages actifs tout en évitant la représentation de sportives idéalisées.

Nous avons surtout combiné plusieurs invitations : courir, suivre des lignes, traverser un labyrinthe, sauter de bloc en bloc. Le labyrinthe large et généreux a particulièrement bien fonctionné, auprès de publics très différents. Ce jeu est familier ; à grande échelle, il donne envie de se lancer. Nous avons aussi utilisé le mobilier existant comme support de jeu, notamment pour un parcours où l’on cherche à avancer sans toucher le sol, une ancienne cale de bateau qu’il faut gravir et donc s’élancer dans une ascension pour observer l’œuvre vue de haut. 

Plus d’infos sur le lien suivant : Espace design actif Alice Milliat

L’espace Alice Milliat, inscrit dans le paysage du parc des Chantiers à Nantes.

Des invitations simples, que chacun peut s’approprier à son rythme.

5. Comment concevoir pour des personnes qui ne se reconnaissent pas forcément dans les équipements sportifs habituels ?

Il faut proposer plusieurs portes d’entrée. Tout le monde n’a pas envie de faire du basket, de courir ou de suivre un programme d’exercices. En revanche, beaucoup de gens peuvent avoir envie de relever un petit défi, de jouer avec leur enfant ou d’essayer une posture amusante.

Nous avons ainsi détourné une référence nantaise, la statue de Philippe Ramette l’Éloge du pas de côté, pour proposer des figures sur des blocs, avec plusieurs niveaux de difficulté. Certaines se font seules, d’autres à deux ou avec un ami ou un enfant. Le dispositif est très simple, peu onéreux, malicieux, il mobilise des références culturelles familières.

Il faut également observer et écouter les pratiquants déjà présents. Ils peuvent contribuer à faire vivre le lieu et à entraîner d’autres publics. Sur le campus de Nantes Université, nous avons interrogé les étudiants en STAPS pour connaître leurs attentes avant de composer un espace de pratiques multiples au Campus Tertre.

Des postures accessibles et progressives, inspirées du détournement d’une icône locale.

Sur l’aire sportive du Campus Tertre de l’Université de Nantes, plusieurs pratiques cohabitent dans un même espace.

Conception design & installation Studio Katra& Sportingsols – Crédits photo © Les Hiboo Films

6. Miroirs de danse, blocs insolites, planches sur ressorts : pourquoi laisser une part aussi importante à l’imagination ?

Parce que les usagers ont de l’imagination ! Nous avons parfois tendance à trop programmer les équipements, à expliquer précisément ce qu’il faut faire et comment.

Sur le campus tertre, nous avons installé un miroir en observant les danseurs qui utilisaient déjà les vitrages des bâtiments sur l’île de Nantes. Nous sommes partis d’une pratique existante pour lui offrir de meilleures conditions dans ce nouvel aménagement.

À l’inverse, un objet insolite, comme un bloc habituellement utilisé sur le littoral, peut susciter des usages sans les définir : grimper, chercher son équilibre, s’étirer, sauter. Les planches sur ressorts en bord de Loire réactivent, elles, des sensations d’enfance tout en travaillant la proprioception. Les inclinaisons différentes donnent envie de les essayer les unes après les autres. On peut y jouer, s’y exercer ou simplement s’y asseoir, le tout intégré dans le paysage environnant.

Le miroir accompagne une pratique observée dans l’espace public.

Un objet insolite peut devenir un support de défis improvisés.

Surf sur ressort : retrouver le plaisir de l’équilibre en bord de Loire.

Des inclinaisons différentes pour varier les difficultés.

7. Vous défendez aussi la place du repos dans ces espaces. Pourquoi ?

Parce que le « tout actif » peut devenir une injonction supplémentaire dans une société qui nous demande déjà beaucoup de performance. Il ne faut pas culpabiliser celui qui vient simplement se poser.

Dans des cours de collège comme au collège Claude Debussy à Bellevue, nous avons travaillé à la fois sur les possibilités de mouvement et sur les assises. De grands pontons permettent de se retrouver, de discuter, mais aussi de bouger lorsqu’ils sont moins occupés. Selon les retours des équipes, ils ont contribué à apaiser les relations par la mise en place des mobiliers pluriels dans son appropriation.

Nous cherchons aussi à mettre les assises au cœur des espaces de pratique. Celui qui se repose fait partie du lieu. Il peut regarder, discuter, puis avoir envie d’essayer. Avec un enfant, on peut soi-même alterner entre le besoin de souffler et l’envie de jouer.

Des mobiliers qui accueillent aussi bien la pause que le mouvement.

8. Quelle place donnent vos projets à l’apprentissage et aux cultures propres à chaque pratique ?

Un aménagement fonctionne mieux lorsqu’il s’appuie sur une culture et sur des personnes qui peuvent le faire vivre. À Évry-Courcouronnes, nous avons travaillé avec les acteurs de l’art du déplacement (ADD Evry et 4PK), pour le compte de la ville d’Evry-Courcouronnes et de Grand Paris Sud, dans un territoire fortement lié à cette discipline. Les espaces proposent différentes difficultés et se prolongent par des cheminements.

Pour le vélo, les parcours d’apprentissage permettent de croiser activité physique et mobilité. Avec les Petits Zigzagueurs, pour Nantes City Lab, nous avons choisi des panneaux ludiques et des obstacles adaptés aux jeunes enfants, plutôt qu’une reproduction miniature de la signalisation routière.

Les dimensions, les virages et les passages comptent autant que les images : ils permettent de privilégier les petits vélos et de limiter l’appropriation par des pratiquants plus grands. Le dessin doit servir l’usage recherché.

Ancrer un équipement dans la culture de la discipline et de son territoire.

Conception design & installation Studio Katra & 4PK – Crédits photo © Marjolaine Roland / Ville d’Évry-Courcouronnes

Apprendre à vélo par le jeu, avec des aménagements pensés pour les plus jeunes.

Conception expérimentation design & installation Studio Katra X Samoa x Voyage à Nantes  – Crédits photo © Vincent Jacques/Samoa

9. Que permet l’urbanisme tactique aux collectivités qui souhaitent expérimenter ?

Dans notre pratique, il permet de donner rapidement un usage à un espace, avec des interventions frugales et réversibles. On peut tester, observer, ajuster, sans engager immédiatement une transformation lourde.

Nous utilisons des éléments simples, parfois issus du réemploi : blocs de béton, bois, anciennes pièces de tramway, matériaux récupérés sur d’autres installations ou chantiers. Sur certains projets, les dispositifs sont posés sans ancrage dans le sol.

À Bondoufle, le parcours de savoir rouler Cap sur les nuages est un aménagement provisoire qui a permis d’engager des usages avant la livraison d’un équipement futur de pumptrack. Cette capacité à réaliser dans un délai assez court est importante : les habitants peuvent voir concrètement les propositions prendre forme.

Il faut aussi réfléchir aux complémentarités entre fonciers publics et privés. Un équipement réalisé par une entreprise, lorsqu’il est ouvert au public, peut contribuer à l’offre de pratique du territoire.

À Bondoufle avec Grand Paris Aménagement, un urbanisme tactique pour installer des usages avant une transformation future.

10. Finalement, qu’est-ce qui donne envie de bouger : le message de santé ou le plaisir du lieu ?

Je crois beaucoup à la promesse de passer un bon moment. Dire qu’un chemin est plus beau peut donner davantage envie de marcher qu’un message abstrait sur les bienfaits de l’activité physique.

À Laval, nous avons proposé cette phrase : « Par ici, c’est plus long… mais bien plus beau ! » Le détour devient une expérience désirable. L’identité d’un lieu, son histoire, ses images, sa poésie peuvent modifier notre façon de le parcourir.

La réhabilitation du lavoir de Saint-Nazaire-d’Aude relève de cette même logique. Il s’agissait de redonner aux habitants un endroit où se réunir, discuter et jouer. Nous dépassons alors la seule question du sport : nous travaillons sur le plaisir d’être dehors, sur les cultures communes et sur l’envie de partager un lieu.

Rendre le détour désirable pour inviter à la marche, image d’illustration de parcours. 

Un chemin de traverse mis en couleur, image d’illustration.

À Argeliers, le graphisme participe à la réappropriation du centre ancien.

Le lavoir, initié par Grand Narbonne, à Saint-Nazaire-d’Aude réaménagé : retrouver un lieu de rencontre et de jeu.

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Patrick Bayeux

Consultant, Enseignant chercheur, Docteur en sciences de gestion.

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