Le débat d’ouverture de la Conférence internationale de la littératie physique (IPLC 2026) hier matin a immédiatement placé les échanges sur le terrain politique : comment faire du mouvement une priorité collective, qui décide et qui paie ? Animée par Benoît Maury, directeur général du Toulouse Université Club, cette table ronde a réuni Amélie Oudéa-Castéra, présidente du Comité national olympique et sportif français (CNOSF), et Mohamed Amine Zariat, fondateur de TIBU Africa. Deux parcours, deux continents, mais une même conviction : la littératie physique constitue un enjeu majeur d’éducation, de santé et de cohésion sociale.
Organisée du 1er au 3 octobre 2026 à Toulouse, l’IPLC rassemble plus de 300 participants issus d’une trentaine de pays autour du thème « Plus fort·e·s ensemble grâce au mouvement ». Portée par Le sport c’est pour la vie, en partenariat avec le Toulouse Université Club et l’Université de Toulouse, la conférence entend rapprocher chercheurs, éducateurs, acteurs de terrain et décideurs publics.
Bouger, une compétence fondamentale
Ancienne sportive de haut niveau, ancienne ministre des Sports et désormais présidente du CNOSF, Amélie Oudéa-Castéra a rappelé combien le sport avait structuré son propre parcours, lui apportant « discipline, savoir-faire, passion, jeu et plaisir ». Ce dernier mot est essentiel : la littératie physique ne consiste pas seulement à maîtriser des gestes, mais à développer l’envie, la confiance et la capacité de rester actif toute sa vie.
« On fait cela pour mieux vivre, pas pour se rendre la vie plus dure », a-t-elle insisté, en appelant à faire des trente minutes d’activité physique quotidienne un véritable réflexe, à l’école comme à l’université, dans les entreprises, les services publics et la vie familiale.
Dans un monde marqué par la charge mentale, la perte de sens et la multiplication des crises, elle a invité à appliquer la notion de développement durable à notre propre corps. Le mouvement permet, selon elle, de se reconnecter à soi-même et de retrouver de l’énergie : « Lorsque l’on prend soin du mouvement, lorsque l’on fait ce travail de reconnexion au corps, cela nous redonne tout de suite une énergie. »
Une gouvernance fondée sur les alliances
Interrogée par Benoît Maury sur la gouvernance mondiale du mouvement, Amélie Oudéa-Castéra a appelé à ne pas la réduire aux institutions et aux normes. « On ne va pas transformer la société avec un code du sport », a-t-elle lancé. Les règlements demeurent nécessaires, mais la transformation suppose surtout des espaces de dialogue, des objectifs partagés, des données et des « coalitions de volontés ».
« On ne fait progresser que ce que l’on mesure », a-t-elle également rappelé. Cette gouvernance doit réunir les États, le mouvement sportif, les collectivités, les entreprises, les acteurs de la santé, les chercheurs et les institutions internationales.
Mohamed Amine Zariat a prolongé cette réflexion à partir de l’expérience africaine. Pour lui, la gouvernance doit d’abord se construire sur le terrain : « Il faut aller frapper aux portes et adapter le narratif. » On ne s’adresse pas de la même manière à un ministre, une collectivité, une entreprise, un bailleur de fonds, un directeur d’école ou un éducateur. Chacun doit comprendre l’intérêt de rejoindre l’alliance et la contribution qu’il peut y apporter.
Le sport comme outil d’éducation et d’inclusion
TIBU Africa illustre cette capacité à transformer une vision en actions concrètes. L’organisation mobilise 650 collaborateurs et accompagne quelque 350 000 jeunes et femmes. Dans 450 écoles publiques marocaines, près de 200 000 enfants bénéficient régulièrement d’activités d’éducation par le sport.
Le dispositif repose notamment sur la formation de jeunes « animateurs sport-santé », qui interviennent dans les établissements avec du matériel simple et une large palette de jeux éducatifs. L’enjeu dépasse la pratique sportive : il s’agit de renforcer les compétences motrices, cognitives, sociales et comportementales, mais aussi de lutter contre le décrochage scolaire et de créer des emplois.
« Il ne s’agit pas seulement de la balle orange », a résumé Mohamed Amine Zariat. « Il faut surtout un homme ou une femme pour libérer le potentiel des jeunes, des filles, des migrants, des réfugiés ou des mineurs détenus. »
Cette approche repose sur une conviction : les éducateurs et les coachs sont les premiers artisans du changement. « Ce sont eux qui arrivent à inspirer, à créer l’alliance, à donner une trajectoire et une perspective », a-t-il souligné, appelant à mieux les former, les rémunérer et les reconnaître.
Passer d’une logique de dépense à une logique d’investissement
La table ronde a également abordé sans détour la question du financement. Pour Amélie Oudéa-Castéra, il faut « renverser le raisonnement sur la dépense sportive » et mieux mesurer les coûts que la pratique permet d’éviter dans les domaines de la santé, du décrochage scolaire, de la dépendance ou encore de la délinquance.
Dans un contexte budgétaire contraint, « il faut être obsessionnel de l’efficacité de l’euro investi », a-t-elle affirmé. L’enjeu est de faire travailler ensemble la puissance publique, les collectivités territoriales, le mouvement sportif et les partenaires privés, en considérant le sport comme un investissement de prévention.
Mohamed Amine Zariat a, pour sa part, plaidé pour des modèles hybrides et des financements innovants. TIBU Africa associe subventions, coopération internationale, partenariats privés et activités génératrices de revenus. Une opération organisée avec des golfeurs a ainsi transformé l’achat d’un « mulligan » — une seconde chance de rejouer un coup — en financement d’un parcours d’insertion pour un jeune. « Vous achetez une deuxième chance et vous donnez une deuxième chance à un autre jeune », a-t-il expliqué.
« Le devoir de la Nation est de donner à l’enfant la capacité de lire, d’écrire, de compter et de bouger » Amélie Oudéa-Castéra
Invités par Benoît Maury à formuler le premier article d’une gouvernance mondiale du mouvement humain, les deux intervenants ont conclu par deux propositions fortes.
Mohamed Amine Zariat a d’abord lancé un appel à l’action collective : « Dream big, act. Le futur est collectif. » Une ambition qu’il traduit au Maroc par un objectif concret : permettre, d’ici à 2030, à 4,5 millions d’enfants d’accéder régulièrement à une activité physique, grâce à la mobilisation de 10 000 animateurs et animatrices.
Amélie Oudéa-Castéra a proposé, quant à elle, de placer le mouvement au rang des apprentissages fondamentaux : « Le devoir de la Nation est de donner à l’enfant la capacité de lire, d’écrire, de compter et de bouger. »
Ajouter ce quatrième verbe aux trois savoirs fondamentaux, a-t-elle expliqué, c’est offrir à chaque enfant « une clé pour toute la vie ». Une formule qui résume l’ambition portée par ce débat d’ouverture : faire de la littératie physique non plus un sujet réservé au monde sportif, mais un véritable projet de société.


