#Présidentielle 2027 – Gouvernance du sport : 2018-2027, la convergence introuvable – le sport français à la recherche de son modèle ? par Patrick Bayeux
En 2018, la ministre des Sports parlait de « révolution ». 8 ans plus tard, la France occupe toujours, sur la carte mondiale des gouvernances sportives, exactement la même place qu’avant la réforme : celle d’un État-stratège latin, fortement interventionniste et fortement dépendant de l’argent public. La coquille a changé ( une agence est née, des conférences régionales ont été installées ) mais le noyau n’a pas bougé. C’est ce paradoxe qui doit ouvrir la réflexion de 2027 : avant de décider comment réformer, encore faut-il dire vers quel modèle l’on veut aller.
Quatre modèles dans le monde
L’analyse comparative d’une trentaine de pays fait apparaître quatre familles institutionnelles, qui se lisent sur deux axes : l’intensité de l’intervention de l’État d’une part, la dépendance financière à l’égard des pouvoirs publics d’autre part.
- Le commandement gouvernemental (Chine, Russie, Égypte, Arabie saoudite) fond le politique et le sportif : le président du comité olympique est, ou est nommé par, un membre du gouvernement, le financement public est quasi total, le sport sert le soft power national. C’est l’extrême du quadrant haut-droite.
- L’hybride État-stratège, ou modèle latin élargi (Italie, Espagne, Pologne, mais aussi Argentine, Mexique, Corée du Sud, Inde, Indonésie… et la France), repose sur un interventionnisme étatique structurant, des fédérations dépendantes des subventions et des tensions politiques récurrentes.
- La subsidiarité, modèle nordique-germanique (Allemagne, Suisse, Norvège, Finlande, Danemark, Japon), confie l’organisation au mouvement associatif, encadré constitutionnellement, avec un financement public massif mais transitant par des mécanismes neutres — loteries, paris. La famille se scinde de fait : branche germanique à faible dépendance, branche nordique à forte dépendance via les loteries.
- Le marché, modèle anglo-saxon (États-Unis, Royaume-Uni, Australie, Canada, Irlande), repose sur un comité olympique indépendant et autofinancé, l’État ne pilotant que le haut niveau, et encore à distance, via une agence arms-length (UK Sport, Australian Sports Commission, Sport Canada, Sport Ireland).
Sur cette carte, la France se situe en (4,0 ; 4,1) : haut-droite, dans le peloton de l’hybride latin, aux côtés de l’Italie et de l’Espagne. C’est le point de départ — et, on va le voir, le point d’arrivée.
A lire Gouvernance du sport : une analyse comparative mondiale des modèles étatiques et économiques
2018 : quatre scénarios, une cinquième voie
La démarche de 2018 sur la nouvelle gouvernance du sport ne s’est pas contentée de propositions à la marge. Dès sa séance du 2 février, le comité de pilotage a travaillé quatre scénarios de coordination des parties prenantes, avant d’en retenir un le 15 mai. L’exercice mérite d’être relu aujourd’hui à la lumière de la typologie mondiale : chacun de ces scénarios aurait, en réalité, fait glisser la France vers un modèle international donné — ou n’aurait correspondu à aucun.
| Scénario 2018 | Logique de pouvoir | Modèle mondial le plus proche | Verdict |
| 1 — Continuité | L’État pilote, compétences « enchevêtrées », responsabilité centralisée | Hybride État-stratège (statu quo) | La France reste exactement où elle est. Aucun déplacement. Le modèle latin assumé. |
| 2 — Rupture (transfert au mouvement sportif) | Le mouvement sportif pilote sur délégation, financement par taxe affectée | Tendance subsidiarité / « modèle CONI » d’avant 2019 | Glissement vers l’autonomie du mouvement — mais vers un modèle que l’Italie elle-même démantelait au même moment. Repoussé par tous, y compris le mouvement sportif. |
| 3 — Décentralisation (régions chef de file du développement) | État et mouvement sportif sur le haut niveau, collectivités sur le développement | Aucun équivalent pur ; hybride inédit (volet territorial germano-suisse + agence arms-length sur le haut niveau) | Le seul scénario qui fait du territoire un pilote. Sans modèle mondial de référence. L’outlier — et l’angle mort de 2026. |
| 4 — Gouvernance collégiale (retenu) | Pouvoir partagé entre quatre collèges, aucun acteur prépondérant | Aucun des quatre modèles | La France invente une cinquième voie. |
Le scénario 2 est instructif. Le rapport notait lui-même qu’il « rappelle le modèle italien ». Or, en 2018, le CONI tout-puissant qui contrôlait financements et fédérations était précisément le modèle que l’Italie s’apprêtait à abandonner avec la création de Sport e Salute, puis la réforme de 2021. Autrement dit, la France a un instant envisagé de converger vers un système dont l’exemple de référence faisait, lui, le chemin inverse.
Le scénario 3, lui, n’avait aucun jumeau international clair. Faire des régions le chef de file du développement, tout en gardant le haut niveau à l’État et au mouvement sportif, dessinait un hybride sans modèle : le volet territorial du modèle germano-suisse greffé sur une logique d’agence anglo-saxonne. C’est pourtant ce scénario qui prenait le plus au sérieux une réalité têtue : les collectivités territoriales pèsent près de 10 milliards d’euros dans le sport, contre moins d’un milliard pour l’État sans compter l’intervention des prof d’EPS.
Reste le scénario retenu. Et c’est là que se loge la singularité française : la gouvernance partagée à responsabilités réparties ne correspond à aucun des quatre modèles mondiaux. L’Agence nationale du sport — groupement d’intérêt public où l’État, le mouvement sportif, les collectivités et le monde économique siègent « sans qu’un acteur soit prépondérant » — n’est ni du commandement, ni de l’hybride latin, ni de la subsidiarité, ni du marché. Son cousin le plus proche serait l’agence arms-length anglo-saxonne, mais la différence est décisive : une agence arms-length est une agence d’État qui pilote le haut niveau à distance ; l’ANS, elle, partage la décision. En 2018, la France n’a pas choisi un modèle existant. Elle en a fabriqué un cinquième.
2018-2026 : l’instabilité d’un hybride
Une invention institutionnelle n’a de valeur que si elle déplace réellement les lignes. Or le constat, sept ans après, est sans appel : la France est restée en (4,0 ; 4,1), dans le quadrant qu’elle prétendait quitter. La trajectoire visée par le scénario 4 pointait vers le centre, là où aucun acteur ne domine ; la position réelle, elle, n’a pas bougé d’un pouce.
Pourquoi ? Parce que les deux variables de fond n’ont pas été touchées. Le financement est resté à dominante publique et surtout l’État ne s’est jamais véritablement retiré. La tension ouverte, en 2024-2026, entre le ministère et l’Agence en est la preuve par les faits : on ne se dispute le volant que lorsqu’on n’a pas vraiment décidé qui conduit. On a posé une gouvernance partagée en façade sur un noyau étatiste inchangé.
A relire Sep. 19, 2025
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Cet hybride montre aujourd’hui son instabilité. Le rapport de l’Inspection générale sur l’avenir de l’ANS pose trois trajectoires — continuité, rééquilibrage, suppression mais au final pour le pas décider. Pourquoi les trois scénarios de l’IG (Inspection Générale) ne permettent pas de décider de l’avenir de l’ANS – Agence nationale du sport ? par Patrick Bayeux
La Cour des comptes juge la politique de soutien aux équipements structurants peu lisible et mal objectivée ANS : une politique de soutien aux équipements structurants peu lisible et mal objectivée, selon la Cour des comptes. Le budget du sport est mis à contribution dans le tour de vis général. Et l’instabilité ministérielle, avec un carrousel de titulaires en deux ans, prive la réforme du temps long dont elle aurait besoin sans parler de l’élection présidentielle qui se profile.

Présidentielle 2027 : cinq scénarios à poser sur la table
Le débat a changé de nature. En 2018, la question était : « quelle architecture ? ». En 2027, après l’expérience de l’Agence, elle devient : vers quel modèle la France veut-elle converger, ou assume-t-elle de n’en suivre aucun ? Cinq scénarios méritent d’être posés, et chacun gagne à être nommé par sa cible internationale.
- La re-souveraineté étatique. Réabsorber l’Agence dans une administration rénovée, c’est la pente naturelle des trois trajectoires de l’Inspection générale, toutes variantes de re-étatisation. Convergence assumée vers l’hybride État-stratège : la France redevient officiellement ce qu’elle n’a jamais cessé d’être. Cohérent avec la contrainte budgétaire et la reprise en main par Bercy. Au prix d’enterrer l’ambition partenariale de 2018, et …. de continuer d’ignorer les territoires ?
- La subsidiarité à la française. Donner au mouvement sportif une autonomie réelle, adossée à un financement neutre sanctuarisé, une ressource affectée mise à l’abri du rabot annuel. Dans ce modèle la création d’un compte spécial du sport pourrait être une solution. Convergence vers le modèle nordique-germanique. A noter que le financement par les jeux est lui-même fragilisé par la libéralisation européenne, le démantèlement du monopole finlandais Veikkaus sert d’avertissement à toute l’Europe.
- L’agence arms-length. Assumer la séparation à l’anglo-saxonne : d’un côté une agence de haute performance de l’autre un développement décentralisé. C’était le scénario AP 22 en 2018
- Les territoires chef de file. Ce scénario repose sur une nouvelle campagne de décentralisation qui visiblement n’est aujourd’hui plus à l’ordre du jour. Faire des régions et des intercommunalités les pilotes du développement, via les conférences régionales du sport et les conférences des financeurs, l’État restant garant.
- La consolidation de la cinquième voie. Assumer enfin le modèle partenarial pour ce qu’il est : réformer l’Agence plutôt que la supprimer, clarifier le partage des compétences entre l’État, le mouvement sportif et les territoires, lui garantir une ressource pérenne.
Poser cinq scénarios en 2027, comme on en posa quatre en 2018, n’aura de sens que si l’on accepte cette fois d’en assumer un jusqu’au bout. Le sport français n’a pas besoin d’une nouvelle architecture. Il a besoin d’une décision.


