Savoir nager, équipements aquatiques et noyades : ce que dit la carte des 101 départements
Apprend-on mieux à nager là où il y a plus de bassins ? Se noie-t-on davantage là où le savoir nager est moins maîtrisé ? Pour répondre : le croisement de quatre bases publiques sur les 101 départements français — savoir nager, équipements aquatiques, population, noyades. Une visualisation interactive permet désormais à chaque collectivité de situer son territoire.
Accédez directement au tableau de bord interactifpour visualiser les données de votre département.
Pourquoi croiser ces quatre bases ?
L’été 2025 a été marqué par une hausse sensible des noyades (A lire « Noyades été 2025 : une hausse marquée sous l’effet des canicules »). Les chiffres globaux presentent une réalité ; mais derrière la moyenne nationale, les disparités entre territoires sont considérables. Un département voisin peut avoir trois fois plus de noyades par habitant qu’un autre, sans que la météo seule l’explique.
Pour comprendre ces écarts, les quatre bases publiques sur les 101 départements français consolidées sont :
- le taux de réussite au test du savoir nager en classe de 6ᵉ (DEPP, ministère de l’Éducation nationale), résultat 2023 2024
- la surface de plan d’eau disponible pour la natation scolaire en m² (recensement des équipements sportifs),
- la population au 1ᵉʳ janvier 2024 (INSEE)
- le nombre de noyades de l’été 2024 ventilé par département (Snosan). L’analyse porte sur l’été 2024, millésime pour lequel les noyades départementalisées sont disponibles.
Pour neutraliser l’effet de taille — un département de 2 millions d’habitants n’est pas comparable à un de 80 000 — deux ratios par habitant sont calculés : m² de plan d’eau pour 1 000 habitants et noyades pour 100 000 habitants.
Il convient de rappeler que les données traitées sont des données brutes, et sur les noyades ne reposent pas sur une étude épidémiologique telle que celle de basée sur les noyades de 2021 qui révélait que 10 % des décès par noyade sont liés au fait de ne pas savoir nager.
A lire
Comment lire les données : trois notions à comprendre
Avant de présenter les résultats, trois notions méritent d’être clarifiées. Elles sont essentielles pour interpréter les chiffres avec justesse.
Pourquoi la médiane et pas la moyenne ?
Pour situer un département par rapport à l’ensemble de la France, on pourrait utiliser la moyenne ; nous avons préféré la médiane. La différence est importante. La moyenne est la somme des valeurs divisée par leur nombre. Elle est facile à calculer mais très sensible aux valeurs extrêmes : un département atypique tire la moyenne vers le haut ou vers le bas et fausse la lecture pour tous les autres.
La médiane est la valeur qui sépare l’effectif en deux moitiés égales : 50 % des départements sont au-dessus, 50 % en dessous. Elle est insensible aux outliers. Sur le taux de savoir nager, la médiane française est de 84,2 % (la moyenne est de 83,1 %) ; sur l’offre en m² par habitant, la médiane est 25,1 (la moyenne est 23,9). Travailler avec la médiane garantit que la moitié des départements se retrouve d’un côté de la barre, l’autre moitié de l’autre — c’est ce qui permet de construire les quatre quadrants présentés plus loin de façon parfaitement équilibrée.
Les outils d’aide à la décision
AnalyseDataSport & Territoires© pour visualiser l’offre en m2 de plan d’eau à l’échelle de chaque territoire
À quoi servent les coefficients de corrélation ?
Une corrélation mesure le lien statistique entre deux variables. Le coefficient varie de −1 (lien parfaitement décroissant : quand l’une monte, l’autre baisse) à +1 (lien parfaitement croissant), en passant par 0 (aucun lien). En pratique, on parle de corrélation faible entre 0 et 0,2, modérée entre 0,3 et 0,5, forte au-delà de 0,5.
Deux coefficients sont couramment utilisés : Pearson et Spearman. Le premier mesure si la relation est linéaire — elle peut être tracée comme une ligne droite. Le second, mesure si la relation est monotone, toujours croissante ou toujours décroissante, même si la courbe n’est pas parfaitement droite. Spearman a un atout majeur : il est moins perturbé par les valeurs extrêmes. Quand Pearson et Spearman donnent des résultats voisins, c’est que la relation est solide ; quand ils divergent, c’est que la corrélation Pearson est tirée par quelques départements atypiques et qu’il faut se méfier.
Et le « seuil de significativité 5 % » ?
Calculer un coefficient de corrélation ne suffit pas : encore faut-il vérifier qu’il n’est pas le fruit du hasard. C’est le rôle du test de significativité, qui produit une probabilité (notée « p ») : la probabilité que le coefficient observé soit dû au seul hasard. Plus p est petit, plus on peut faire confiance au résultat. Le seuil conventionnel en sciences sociales est de 5 % : si p < 0,05, on dit que la corrélation est statistiquement significative — il y a moins de 5 % de chances qu’elle soit fortuite. Si p ≥ 0,05, la prudence s’impose : le coefficient peut être un simple accident d’échantillonnage.
Sur les trois corrélations testées entre nos variables, voici ce que les chiffres donnent :
| Couple de variables | Pearson | Spearman | p-value | Verdict |
| Savoir nager × m²/hab | +0,23 | −0,08 | 0,02 / 0,41 | Non concluant |
| Savoir nager × noyades/100 000 hab | +0,29 | +0,38 | p < 0,001 | ⚠ Trompeuse |
| m²/hab × noyades/100 000 hab | −0,25 | −0,34 | p < 0,001 | ✓ Solide |
Coefficients de corrélation entre les trois indicateurs (n = 101 départements).
La première ligne montre justement l’intérêt de croiser les coefficients de Pearson et de Spearman : les deux indicateurs ne racontent pas exactement la même histoire. Une faible relation linéaire apparaît entre le taux de savoir nager et l’offre d’équipements, mais aucune relation monotone claire ne se dégage à l’échelle des 101 départements. Certains territoires obtiennent de très bons résultats au test de 6ᵉ avec relativement peu de bassins, tandis que d’autres disposent d’une offre importante sans atteindre les mêmes performances. Ces écarts montrent que l’apprentissage de la nage ne dépend pas uniquement du nombre de m² de plans d’eau disponibles. D’autres facteurs jouent probablement un rôle majeur : l’organisation scolaire, l’accès effectif aux créneaux, les pratiques familiales ou encore la familiarité avec les milieux aquatiques naturels.
Une corrélation à interpréter avec prudence
La deuxième ligne du tableau est la plus contre-intuitive : les départements affichant les meilleurs taux de réussite au test du savoir nager sont aussi, statistiquement, ceux où les noyades par habitant sont les plus nombreuses. Pris au pied de la lettre, ce résultat pourrait laisser penser que mieux savoir nager augmenterait le risque de noyade — ce qui serait une interprétation erronée. L’explication la plus probable est ailleurs : les territoires les plus performants au test sont souvent des départements littoraux, touristiques, montagneux ou très exposés aux activités aquatiques estivales (Var, Corse, Landes, Pyrénées-Atlantiques, Hautes-Alpes…). Or ce sont également ceux où la fréquentation des plages, rivières, lacs et plans d’eau est la plus forte en été. Le même facteur — l’exposition massive aux activités aquatiques — influence donc simultanément les deux variables. Les statisticiens parlent alors d’un effet de confusion : la corrélation observée existe bien, mais elle ne traduit pas une relation de cause à effet directe.
La troisième ligne, en revanche, présente un résultat plus stable et plus cohérent : plus un territoire dispose de m² de bassins rapportés à sa population, moins le taux de noyades par habitant est élevé. La relation reste statistiquement significative dans les différents tests de corrélation réalisés (−0,34 ; p < 0,001). Sans démontrer à elle seule un lien de causalité, elle constitue néanmoins un résultat fiable et va dans le sens d’un rôle protecteur d’une offre aquatique suffisante, accessible et sécurisée, les m² de plans d’eau considérés correspondant ici principalement à des piscines publiques surveillées.
Quatre profils territoriaux
Le croisement des deux médianes — taux de savoir nager (84,2 %) et offre en m²/1 000 habitants (25,1) — partage la France en quatre quadrants équilibrés. Chaque département se situe dans l’un des quatre. La taille des bulles sur le graphique est proportionnelle au nombre de noyades pour 100 000 habitants.

Les 101 départements français répartis selon le taux de réussite au savoir nager (axe horizontal) et l’offre en équipements aquatiques scolaires (axe vertical).
Le tableau de bord interactif permet de cliquer sur chaque département, d’isoler chaque quadrant et de filtrer les données.
Quadrant A — taux fort + offre forte (vert) : 20 départements
Configuration vertueuse, où le savoir nager au-dessus de la médiane se conjugue avec une offre d’équipements suffisante. On y trouve les départements de moyenne et haute montagne (Hautes-Alpes, Hautes-Pyrénées, Savoie, Jura), des départements de l’Ouest atlantique (Finistère, Loire-Atlantique, Charente-Maritime, Deux-Sèvres) et quelques territoires urbains denses bien équipés (Hauts-de-Seine, Nord). Le taux de noyades pondéré y est de 2,9 pour 100 000 habitants.

Zoom sur le quadrant A.
Quadrant B — taux fort + offre faible (jaune) : 31 départements
Le quadrant le plus inquiétant. Le taux de savoir nager y est équivalent à celui du quadrant A (87,5 %), mais l’offre en équipements est divisée par presque deux (18,2 m²/1 000 hab. contre 31,6). Surtout, le taux de noyades pondéré y atteint 6,4 pour 100 000 habitants — soit 3,4 fois celui du quadrant C. Ces 31 départements regroupent en grande partie le littoral méditerranéen et atlantique sud (Var, Alpes-Maritimes, Hérault, Bouches-du-Rhône, Landes, Pyrénées-Atlantiques, Pyrénées-Orientales), l’intérieur provençal et les deux départements corses.
À eux seuls, ces 31 départements concentrent 53 % des noyades nationales pour 30 % de la population. L’explication tient à la conjugaison de deux facteurs : un afflux touristique massif l’été qui démultiplie la fréquentation des plages, plans d’eau et rivières ; et une dotation en équipements de natation calibrée sur la population résidente, donc structurellement insuffisante en saison. La Corse-du-Sud illustre le phénomène à l’extrême — 44,9 noyades pour 100 000 habitants permanents.

Zoom sur le quadrant B (le plus exposé).
Quadrant C — taux faible + offre forte (orange) : 31 départements
Configuration paradoxale : le taux de savoir nager y est sous la médiane (79,5 %) alors que l’offre d’équipements est à peu près au niveau du quadrant A (30,0 m²/1 000 hab.). Pourtant, le taux de noyades pondéré y est le plus bas des quatre (1,85/100 000 hab.). On y retrouve une grande partie du Nord-Est (Vosges, Moselle, Meurthe-et-Moselle, Haut-Rhin), de l’Île-de-France (Seine-Saint-Denis, Val-d’Oise, Yvelines, Essonne), du Centre (Loir-et-Cher, Cher, Indre) et la Vendée.
Deux enseignements en sortent. D’abord, la dotation en équipements protège du risque : ces territoires combinent une exposition outdoor estivale plus modérée avec un parc de bassins suffisant. Ensuite, et c’est plus inattendu, la dotation seule ne suffit pas à garantir l’apprentissage. La Seine-Saint-Denis en est l’exemple le plus saillant : 64,9 % de réussite au test (le plus bas de métropole), pour une offre de 27,2 m²/1 000 hab. — pas si éloignée de la médiane. L’écart entre offre théorique et accès effectif (créneaux scolaires, encadrement, transport, capacité d’accueil aux heures scolaires) pèse plus que le ratio brut de m².

Zoom sur le quadrant C.
Quadrant D — taux faible + offre faible (rouge) : 19 départements
Quadrant du double déficit, dominé par les départements et régions d’outre-mer — Mayotte, Guyane, Réunion, Guadeloupe, Martinique. Mayotte concentre l’extrême statistique : 55,6 % de réussite au test (le plus bas de France) et 2,4 m²/1 000 hab. La Guadeloupe affiche un taux de noyades de 11,7/100 000 hab. malgré une offre quasi-nulle (1,8 m²/hab.). En Hexagone, le quadrant D rassemble des départements aux profils hétérogènes — Aisne, Territoire de Belfort, Haute-Saône, Gard — dont le point commun avec les DROM est de cumuler un faible taux d’apprentissage et une dotation insuffisante.

Zoom sur le quadrant D.
Deux leviers à activer
D’abord, découpler l’apprentissage de la dotation en équipements. Les quadrants B et C montrent qu’un bon taux au test 6ᵉ peut coexister avec une offre faible (et inversement). Le ratio brut de m² par habitant est utile pour comparer ; il ne dit rien des conditions effectives d’usage des bassins — créneaux scolaires alloués, taux de remplissage, accessibilité tarifaire, capacité d’accueil. C’est sur l’accès effectif, pas sur la seule présence de l’équipement, qu’il faut agir.
Ensuite, territorialiser le Plan « Aisance aquatique » sur les départements du quadrant D, en particulier les outre-mer, où le double déficit appelle un appui interministériel coordonné — Sports, Éducation nationale, Agence nationale du Sport, collectivités. Le savoir nager y est nécessaire mais s’inscrit dans un continuum plus large d’éducation au risque, d’accès aux équipements et de surveillance des sites de baignade. Une dotation ciblée sur ces territoires, complétée par les dispositifs « Classes bleues » et « J’apprends à nager », constituerait un levier de rééquilibrage tangible.
La donnée croisée présentée ici n’a pas vocation à se substituer aux études épidémiologiques de Santé publique France ; elle propose un cadre de lecture territorial à destination des collectivités, des fédérations sportives et des financeurs publics. À chaque acteur, désormais, de situer son territoire et de calibrer son action.
Découvrez où se situe votre département dans les quatre quadrants — le tableau de bord interactif permet la recherche par nom, le filtrage par quadrant, le tri par chaque indicateur et la comparaison aux médianes nationales.


