L’avenir des grands stades – TES « Panorama des modes de collaboration » : ce que disent les chiffres et les collectivités

Derrière les 27 préconisations du rapport sur l’avenir des grands stades, l’annexe sur le Panorama des modes de collaboration (page 85 et suivante) livre une photographie inédite des relations stade/club/collectivité, construite à partir de 24 entretiens menés exclusivement auprès des collectivités — parti pris assumé pour saisir le point de vue des acteurs publics. Deux périmètres structurent l’étude : un périmètre exhaustif (31 collectivités, 36 clubs, 35 stades de Ligue 1 et Top 14, saisons 2024-2025 et 2025-2026) et un périmètre des répondants (24 collectivités, 28 clubs, 29 stades). Sources mobilisées : rapports des CRC, conventions d’occupation, données LFP/LNR, presse économique, … .

Un parc public, mais une gestion qui a déjà basculé vers les clubs

Le cœur du diagnostic tient en un écart : 83 % des stades sont de propriété publique (Ville 57 %, EPCI 23 %, Club 17 %, État 3 % pour Monaco), mais 60 % sont déjà gérés par les clubs (43 % en gestion privée, 17 % en gestion mixte). La propriété reste donc majoritairement communale, alors que l’exploitation a largement migré vers le secteur professionnel. Côté construction, le modèle dominant demeure public (51 %) ou mixte (34 %), l’initiative purement privée restant minoritaire (14 %) malgré la dynamique enclenchée par l’OL en 2017 (p. 95-98).

L’étude objective aussi le poids de l’argent public : ~4 Md€ investis dans ces stades sur 20 ans, dont ~3,1 Md€ publics (78 %), soit un coût annuel d’environ 155 M€, ou 2,2 €/habitant — à rapporter aux ~160 €/habitant que les collectivités consacrent en moyenne au sport (p. 99).

Redevances et mise en concurrence : les deux angles morts juridiques

Deux signaux faibles méritent un traitement éditorial à part entière. D’abord la redevance d’occupation : moyenne de 1,73 M€ mais médiane de seulement 466 K€, avec un éventail vertigineux (de 100 € à 8,6 M€). Surtout, l’étude confirme ce que pointent les CRC : des redevances « souvent bien en dessous du coût réel d’entretien », et un mode de gestion qui pèse peu une fois la redevance ramenée à la place (p. 100). Ensuite la mise en concurrence : 78 % des stades publics ne sont pas mis en concurrence, alors que l’article L. 2122-1-1 du CG3P l’impose depuis 2017 — les collectivités s’en exonèrent au motif qu’aucun autre club ne pourrait occuper l’enceinte. L’étude conclut explicitement qu’« une clarification apparaît certainement nécessaire » (p. 101), ce qui éclaire directement la recommandation n° 2 du rapport.

Le naming, un gisement encore sous-exploité

Seuls 20 % des stades (4 football, 3 rugby) disposent d’un contrat de naming, contre 72 % en D1 allemande. Pour les 7 stades concernés : montant moyen de 2,69 M€/an, soit 64,10 €/siège, durée moyenne de 7,4 ans, et 43 % des namers issus de l’assurance (p. 102-103). Le retard français est ici quantifié.

Subventions et prestations : la demande d’un cadre plus lisible

L’étude rappelle les plafonds (subventions missions d’intérêt général : 2,3 M€/saison ; prestations de services : 30 % des produits dans la limite de 1,6 M€, art. D113-6) et fait remonter un message clair des collectivités : 25 % ne subventionnent plus l’un de leurs clubs, tandis que 100 % recourent à l’achat de prestations. Les verbatims réclament la fin des « subventions floues liées aux missions d’intérêt général, peu contrôlables » et une redéfinition des missions d’intérêt général adossée à des engagements fermes (formation, présence dans les quartiers, coopération avec les clubs amateurs). Pour le rugby, le soutien des collectivités reste stable à ~1,3 M€/club (Top 14, 2023-2024), l’information étant indisponible pour le football (p. 104-106).

RSE : beaucoup d’actions, peu de coordination

7 clubs du périmètre sont labellisés Fair Play For Planet. Mais l’étude souligne une forte disparité d’ampleur et, surtout, des initiatives perçues comme répondant aux « exigences des ligues » plutôt qu’à un projet partagé. Le rappel des chiffres du Shift Project (2025) est utile : empreinte carbone du football pro de 275 000 tCO2e (dont 63 % liés au déplacement des supporters, 10 % aux infrastructures), du rugby de 170 000 tCO2e (74 % supporters, 6 % infrastructures) — de quoi relativiser le poids carbone du stade lui-même (p. 107-109).

La relation vue par les collectivités : bonne, mais asymétrique

Sommées de hiérarchiser six enjeux, les collectivités placent en tête la communication/image et le développement économique, loin devant la transition écologique (6ᵉ). Les notes moyennes attribuées dessinent une hiérarchie nette : influence sur l’attractivité 7,7/10, impact social 6,5/10, impact environnemental 4,9/10 seulement. Le football se distingue par sa financiarisation : 11 clubs (48 % des clubs de football étudiés) intégrés dans des structures de multipropriété, ce qui interroge l’ancrage local. Au global, la qualité de la relation est notée 7,4/10, mais l’étude conclut sur une asymétrie d’objectifs — vocation de service public vs logique entrepreneuriale — que seules la formalisation des relations et l’élaboration d’un projet territorial partagé permettraient de dépasser (p. 110-118).


Les chiffres clés

  • 83 % des stades de propriété publique, mais 60 % gérés par les clubs
  • ~4 Md€ investis sur 20 ans, dont 78 % d’argent public (≈ 2,2 €/hab/an)
  • Redevance : moyenne 1,73 M€, médiane 466 K€ (de 100 € à 8,6 M€)
  • 78 % des stades publics non mis en concurrence (vs obligation L. 2122-1-1 CG3P)
  • Naming : 20 % des stades français contre 72 % en Allemagne ; 2,69 M€/an en moyenne
  • 25 % des collectivités ne subventionnent plus un club ; 100 % achètent des prestations
  • Multipropriété : 48 % des clubs de football étudiés
  • Notes des collectivités : attractivité 7,7/10, social 6,5/10, environnement 4,9/10, relation globale 7,4/10
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Patrick Bayeux

Consultant, Enseignant chercheur, Docteur en sciences de gestion.

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