« Gaming, esport, sport connecté : arrêtons de tout mélanger » Sylvie Le Maux
Entretien avec Sylvie Le Maux, présidente du groupe de travail Esport du CNOSF et du club Esport du Medef
Alors que l’Esports World Cup s’ouvre aujourd’hui à Paris — sept semaines de compétition, 75 millions de dollars de dotation, plus de 2 000 joueurs et 200 clubs, et une première édition organisée hors de Riyad — la France se découvre nation hôte d’un univers qu’elle n’a jamais vraiment structuré. Un protocole d’entente signé fin juin entre le ministère des Sports et la fondation saoudienne organisatrice, un rapport d’inspection resté lettre morte, une Coupe des nations imaginée par l’Arabie Saoudite qui rebat les cartes, un CIO qui temporise : le paysage est illisible. Pour y voir clair, nous avons pris le temps d’un long échange avec celle que l’écosystème surnomme « madame esport » Sylvie Le Maux. Décryptage, sans langue de bois.
Décideurs du Sport — Commençons par le vocabulaire, parce que tout le monde emploie les mêmes mots pour désigner des réalités différentes. Comment distinguez-vous les choses ?
Sylvie Le Maux — C’est le préalable, et je me repose la question tous les jours, parce que cet univers se développe dix fois plus vite que notre capacité à le penser, à l’écrire et à le décider. Il faut poser trois niveaux.
Le gaming, ce sont les jeux électroniques et vidéo qu’on pratique à la maison, en famille, entre amis. C’est populaire, c’est de masse. On entre dans l’esport dès lors qu’il y a une logique de compétition : un classement, des points, un calendrier organisé. Là, il y a toute une échelle, du bas niveau jusqu’au très haut niveau — l’Esports World Cup cet été à Paris, la Coupe des nations en fin d’année. Et dans l’esport, on trouve de tout : des jeux de guerre, des jeux de combat, des jeux qui ressemblent un peu au sport comme le football virtuel, et des jeux qui n’ont strictement rien à voir avec le sport.
DDS — Et le sport connecté, où se range-t-il ?
SLM — C’est une branche à part, et pour moi la seule qui se raccroche vraiment à l’arbre du sport. Le sport connecté, ce sont trois exemples qui fonctionnent : l’aviron connecté, avec les rameurs qui s’affrontent à distance ; le cyclisme connecté, où vous êtes sur votre vélo et vous faites une course avec quelqu’un à l’autre bout du monde ; et le triathlon connecté, plus récemment. Le dénominateur, c’est qu’il y a une compétition digitale, un classement, une performance et une activité physique réelle. C’est cela qui justifie l’accroche au sport, et c’est cela qui a intéressé le CIO. Le reste — League of Legends, Rocket League — c’est de l’esport, mais ce n’est pas du sport, et je préfère le terme de Compétition.
DDS — Le monde du sport a l’habitude de raisonner fédérations, pays hôtes, calendriers. Qu’est-ce qui change avec l’esport ?
SLM — Un acteur nouveau, totalement inconnu de notre écosystème : l’éditeur de jeu. Dans le sport, il n’existe pas. Dans l’esport, sans lui, il n’y a rien. C’est comme un terrain de football avec les tribunes pleines, tous les pays présents, les caméras allumées… mais pas de ballon au centre. L’éditeur, c’est le ballon. C’est lui qui décide s’il prête son jeu, à quel moment, à qui, et pour combien.
DDS — C’est là que se situent les blocages ?
SLM — Oui, la relation avec le mouvement sportif a été extrêmement compliquée, parfois impossible. Je l’ai vécu dans ma propre fédération, la danse : entre l’éditeur de Just Dance et la fédération internationale qui voulait développer l’esport, ce fut compliqué. On ne se comprenait pas, on ne savait pas qui payait quoi, et il aurait fallu revoir le jeu, ses règles, son système de jugement… Or un éditeur ne va jamais reconstruire son jeu parce qu’une compétition se présente. Tant qu’on n’aura pas intégré cette réalité, on tournera en rond.
DDS — Il y a eu le rapport d’inspection de Laurence Lefèvre sur la structuration de l’esport (lien vers le rapport) . Qu’en reste-t-il ?
SLM — Il reste tout. Ce rapport est sorti en mai 2024 et je ne cesse de rappeler qu’il faudrait s’appuyer dessus. Il ne fait pas 400 pages, il est très bien rédigé, et les conclusions sont au début. Les analyses, les critiques sur les structures qui se prétendent les mieux placées : tout est encore valable aujourd’hui. Avec Laurence Lefevre auteure du rapport, nous en parlons souvent, et nous sommes complètement d’accord. Le problème, c’est qu’il n’a pas été suivi. Sa recommandation centrale — travailler en interministériel — n’a jamais été prise au sérieux.
DDS — Reprenons le fil international. Le CIO avait lancé l’idée de Jeux olympiques de l’esport. Où en est-on ?
SLM — Quand Thomas Bach a posé le sujet, il a fallu réaliser que, pour la première fois, le CIO ne décidait pas seul avec les fédérations internationales et un pays hôte : il y avait ce fameux éditeur, incontournable. Il existait déjà une amorce, l’Olympic Esports Week à Singapour en 2023 — une grande salle, des jeux, des gens qui bougent devant des écrans. Honnêtement, ce n’était pas assez mûr pour aboutir à de véritables Jeux. L’Arabie Saoudite devait être hôte d’une édition sur deux, mais elle a trouvé que cela n’allait pas assez vite et a préféré rompre.
DDS — Et c’est là qu’apparaît la Coupe des nations ?
SLM — Exactement. Pendant que le CIO disait « on doit encore réfléchir », l’Arabie Saoudite a annoncé qu’elle organiserait sa propre Coupe des nations de l’esport — une compétition par pays, comme des Jeux, sans les anneaux. Je l’ai reçu comme une réaction au mouvement olympique : « Vous êtes trop lents, on avance sans vous. » La première édition est prévue à Riyad en novembre ; à ce jour, le programme que j’ai reçu la maintient là-bas, avec une conférence en amont sur les grands enjeux. Ce qui est souhaité, c’est que la France soit candidate pour l’édition 2028 — et si le contexte régional se prolonge, il n’est pas exclu que l’édition 2026 arrive chez nous plus tôt que prévu.
DDS — Et le CIO, aujourd’hui ?
SLM — Sous la présidence de Kirsty Coventry, le sujet n’est pas une priorité. Officiellement, on réfléchit ; dans les faits, c’est tout en bas de la pile, derrière la question du genre, du nombre de pays aux Jeux, etc. Et très franchement, je pense qu’elle a raison : ce n’est pas mûr.
DDS — Ne confondons pas, justement. Ce qui s’ouvre à Paris aujourd’hui, ce n’est pas la Coupe des nations.
SLM — Surtout pas, et c’est LA distinction à faire. La Coupe des nations, c’est par pays. Ce qui commence aujourd’hui à Paris, l’Esports World Cup, ce sont les championnats du monde par clubs. On y retrouve les meilleures organisations mondiales, dont trois ou quatre clubs français de premier plan. C’est la troisième édition ; les deux premières s’étaient tenues à Riyad. L’intérêt de la formule par nations, à l’inverse, c’est qu’elle obligera demain à composer des équipes en prenant les meilleurs à chaque poste, exactement comme dans le sport. Mais nous n’en sommes pas là.
DDS — Pourquoi ces championnats du monde atterrissent-ils en France ? Est-ce lié au contexte régional ?
SLM — Oui. L’événement devait se tenir en Arabie Saoudite. Compte tenu des tensions proches — organisation aérienne, risques, logistique —, la fondation organisatrice s’est tournée vers la France. C’est parti d’une demande directe au sommet de l’État. Quand on a des moyens et qu’on n’est pas englué dans les appels d’offres et les manifestations d’intérêt, tout va très vite : quelques semaines entre la poignée de main et l’organisation, dans des conditions très professionnelles.
DDS — Économiquement, l’enjeu est réel.
SLM — Considérable. On parle d’une manne qui se compte en centaines de millions, avec une part significative qui reste en France, notamment via la fiscalité. La dotation à elle seule dépasse 75 millions de dollars. Cela ressemble, dans l’esprit, aux grandes compétitions de clubs professionnels du football. Et j’estime qu’il aurait été malin, pour le monde du sport, de se demander comment être bénéficiaire d’une manière ou d’une autre de ce qui nous tombe dessus — au lieu de le regarder passer.
DDS — C’est le sens du protocole d’entente signé fin juin par le ministère ?
SLM — Le protocole signé le 30 juin entre le ministère et l’Esports Foundation, la fondation saoudienne adossée au fonds souverain, est d’abord un document de principe, politique. Quand le chef de l’État s’est entendu avec le Prince Ben Salman et a serré la main du patron de la Esport Foundation, la signature devenait presque mécanique. Je ne le remets pas en cause — mais l’intérêt était sans doute d’aller sur le fond, d’en profiter pour traiter la structuration de l’Esport / Ecompétition en France . Or, ce n’est pas ce qui s’est joué. La ministre l’a d’ailleurs présenté comme un rôle de « facilitateur », ce qui est honnête.
DDS — Économiquement, l’enjeu est réel.
SLM — Considérable. On parle d’une manne qui se compte en centaines de millions, avec une part significative qui reste en France, notamment via la fiscalité. La dotation à elle seule dépasse 75 millions de dollars. Cela ressemble, dans l’esprit, aux grandes compétitions de clubs professionnels du football. Et j’estime qu’il aurait été judicieux et opportun malin, pour le monde du sport, de se demander comment être bénéficiaire, d’une manière ou d’une autre, d’une partie de cette manne.
DDS — Depuis le rapport de 2024, les ministres se sont succédé. Qu’est-ce qui a avancé ?
SLM : Malheureusement pas du grand-chose du côté de l’Etat. Nous avons pourtant multiplié les propositions de rencontres et offert notre disponibilité.
Convenons qu’il y a eu deux maladresses, dues sans doute à la précipitation et au manque de confiance et de concertation collégiale. Quand, en janvier, la Fondation saoudienne a demandé à la France qui serait leur interlocuteur et représenterait la France pour la Coupe des Nations de l’Esport 2026, il aurait fallu répondre d’une seule voix. Ce qui n’a pas été le cas et a davantage crispé les relations entre tous les acteurs en ne donnant pas la meilleure des images de nos institutions.Cette opportunité était pourtant extraordinaire pour rassembler, unir nos forces et démontrer combien la France compte dans le Esport planétaire.
Par défaut, une personnalité reconnue de l’écosystème esportif, connue sous le nom de Yellowstar, a été désignée après concertation pour opérer la sélection. Mais c’est une personne, pas une structure — par défaillance. C’est dommage c’était l’occasion de structurer la filière.
DDS — Et la seconde maladresse ? e second raté ?
SLM — Pour les mêmes raisons d’absence de concertation collégiale, la feuille de route esport rédigée dans le cabinet ministériel finit rattrapée médiatiquement sur l’idée d’«esport à l’école ». Cela révèle un problème de méthode : on ne bâtit pas une feuille de route en vase clos. Ce que je défends depuis le rapport d’inspection, c’est l’absolue nécessité de travailler en interministériel, parce que le sujet dépasse largement le sport : numérique, culture, santé, éducation. Le réflexe consistant à « refiler ça au sport » parce qu’il y a le mot « sport » dedans est une erreur. Ce n’est pas si simple. Quand on parle aux sportifs, ils répondent « le gars, il transpire quand ? » . Et ils ont raison. Soyons plus clairs et plus cohérents avec les attentes de chacun.
DDS — Concrètement, à qui s’adresse-t-on aujourd’hui quand on veut monter un projet esport ?
SLM — À personne d’identifié. Il n’y a ni guichet, ni porte d’entrée, ni structure. Quand les instituts français m’appellent pour une séquence d’acculturation à l’étranger, quand l’agence mondiale antidopage me sollicite, quand un club professionnel a besoin en urgence d’un visa pour un joueur, c’est vers moi que ça remonte, un peu par défaut. J’ai fini avec « madame esport » écrit sur le front. Cela dit à quel point le paysage n’est pas structuré.
DDS — C’est dans ce contexte que vous avez lancé un club esport au sein du MEDEF ?
SLM — Oui : je suis au MEDEF de l’Est Parisiene depuis longtemps, sur un territoire très engagé sur le sport, avec le Stade de France dans le paysage. Quand son nouvel exploitant m’a demandé comment on organise une compétition d’esport, j’ai commencé à réunir des gens autour de la table. Le club esport du MEDEF, c’est cela : un club de réflexion, un think tank, pas une association déposée à la préfecture. On valide une réflexion déjà engagée, et on la structure — nous sommes le premier MEDEF territorial à le faire. L’idée est de rassembler le monde économique — entreprises, collectivités, investisseurs — et de dialoguer avec le MEDEF national, le MEDEF international, Business France. Nous nous mettons à disposition de l’État et des institutions qui voudront travailler. La feuille de route sortira à la rentrée.
DDS — Si vous deviez nommer la première étape structurante, ce serait quoi ?
SLM — Un comité interministériel. Pas seulement une personne, pas seulement une délégation : un comité réunissant l’ensemble des ministères concernés, parce que les sujets sont multiples. C’est ce que recommandait déjà le rapport. Tant qu’on n’a pas rassemblé tout le monde autour de la table, tant qu’on n’a pas fait descendre une feuille de route de l’État vers les acteurs et remonter leurs besoins vers l’État, on n’organisera rien. Cela peut être tentaculaire, et cela peut préfigurer autre chose. Mais c’est le point de départ obligé.
DDS — Faut-il, à terme, une fédération française d’esport ?
SLM — Nous y avons pensé, il existe même des échanges entre acteurs. Mais les clubs professionnels ne sont pas prêts : restés trop longtemps dans l’incertitude, ils se sont organisés seuls, via leur union (l’UFCEP), et je peux comprendre qu’ils en ont assez de réfléchir sans qu’aucune décision ne soit prise. Leur temps est compté ; leurs objectifs dépendent de leur chiffre d’affaires, pas moi. Et puis, on ne monte pas une fédération sans joueurs, sans clubs et sans calendrier — or le calendrier appartient aux éditeurs. Mais surtout, sans commande venue d’en haut, du plus haut niveau de l’Etat, nous n’y arriverons pas.
DDS — Dernière question, et peut-être la plus clivante : l’esport a-t-il vocation à rejoindre le mouvement sportif ?
SLM — Uniquement pour le sport sport dit connecté, celui qui génère une activité physique. L’esport au sens strict — League of Legends, Rocket League — n’a rien à voir avec le ministère des Sports, encore moins avec le comité olympique. Je vais plus loin : je considère qu’avoir appelé cela « esport » est une aberration. C’est du gaming, du jeu vidéo ou encore de la E-compétition. Si je le pouvais, je ferais entrer cette clarification dans tous les esprits pour qu’on cesse, petit à petit, de parler d’« esport » à tort et à travers. C’est ma profonde conviction, tout comme il faut en finir avec ce raccourci désastreux qui oppose l’écran et le sport ; mais cela est un autre débat.


