#Municipales 2026 Au-delà du « design actif », un urbanisme au service de la littératie physique ? par Gérard Perreau-Bezouille
À l’heure où les villes misent sur le design actif pour lutter contre la sédentarité, une question demeure : suffit-il d’aménager l’espace pour que chacun devienne vraiment capable de bouger ? s’interroge Gérard Perreau-Bezouille. Au-delà des infrastructures, c’est toute une écologie éducative du mouvement qu’il faut penser. Et si la prochaine étape des politiques urbaines consistait à faire de la ville elle-même une école de la littératie physique ?
Nos villes bougent davantage. Escaliers valorisés, pistes cyclables étendues, parcours sportifs en accès libreb exploitation de « dents creuses » urbaines, usage éphémère de friches… : le « design actif » s’est imposé comme réponse rationnelle à la sédentarité. L’objectif est clair : transformer l’environnement pour favoriser l’activité physique.
Mais cette approche, pour nécessaire qu’elle soit, demeure incomplète. Elle repose sur une logique avant tout hygiéniste : augmenter le volume de mouvement, réduire les risques sanitaires, améliorer des indicateurs. Le corps devient une variable à optimiser. L’espace, un dispositif d’incitation.
En cette période d’élection municipale il nous parait important de tisser davantage les liens entre ceux qui font et refont la ville, sa fabrique urbaine, et un des acteurs centraux de l’imaginaire social : le sport, le corps.
Bouger davantage ne signifie pas devenir capable.
Il faut franchir un seuil : passer du design actif à un urbanisme pensé comme levier de littératie physique. Concept développé notamment par la philosophe britannique Margaret Whitehead, la littératie physique (cf notre ouvrage « Osez le sport autrement », 2024, Editions Amphora) désigne la motivation, la confiance, la compétence motrice et la compréhension qui permettent à chacun de s’engager durablement dans l’activité physique tout au long de la vie.
Il ne s’agit plus seulement de pratiquer ; il s’agit d’apprendre à habiter son corps et le monde. On change d’échelle : de l’infrastructure à la formation, de l’usage à l’appropriation.
Si tel est l’enjeu, l’urbanisme devient une pédagogie silencieuse. Comme l’a montré Henri Lefebvre, l’espace produit des pratiques et façonne des rapports sociaux. Une ville conçue pour optimiser les flux produit des individus pressés. Une ville conçue pour l’expérience produit des sujets confiants, capables d’initiative et de coopération.
Un espace ne produit rien à lui seul.
Un équipement flambant neuf peut rester désert. À l’inverse, un lieu ordinaire peut devenir un puissant levier d’émancipation s’il est investi, animé, accompagné. L’aménagement n’est qu’une condition. La médiation en est l’âme.
Mettre l’urbanisme au service de la littératie physique suppose donc d’articuler quatre dimensions indissociables :
- 1. L’aménagement : des espaces ouverts, polyvalents, évolutifs, favorisant l’exploration plutôt que le seul usage prescrit.
- 2. L’animation : des éducateurs, des animateurs socioculturels, des médiateurs capables d’accompagner les publics.
- 3. La continuité éducative : une cohérence entre école, temps périscolaire, équipements et espace public.
- 4. Le tissu associatif local : clubs sportifs, associations d’éducation populaire, collectifs citoyens.
Ce quatrième pilier est décisif. Les clubs et associations ne sont pas de simples utilisateurs d’équipements municipaux. Ils sont des acteurs éducatifs de première ligne. Ils connaissent les habitants, les enfants, les familles. Ils assurent la progression, la régularité, la socialisation. Ils produisent un lien que l’institution seule ne peut décréter.
Sans les associations, l’espace reste un décor ; avec elles, il devient un milieu.
La littératie physique ne se décrète pas par plan d’urbanisme. Elle se construit dans des trajectoires : initiation, engagement, fidélisation. Ce continuum suppose que la collectivité coopère étroitement avec les clubs locaux — non comme prestataires, mais comme partenaires stratégiques.
Cela implique une transformation profonde de la gouvernance locale.
Dans nombre de collectivités, l’urbanisme, les sports, l’éducation, la jeunesse ou la politique de la ville sont des secteurs éloignés les uns des autres, voire fonctionnent encore en silos. À cela s’ajoute trop souvent une relation instrumentale aux associations, cantonnées au rôle d’opérateurs subventionnés.
Or une politique de littératie physique exige :
- que les associations soient associées dès la conception des aménagements ;
- que les éducateurs participent à la programmation des espaces publics ;
- que les clubs soient intégrés aux projets de quartier ;
- que les équipements soient pensés comme des plateformes partagées plutôt que comme des sanctuaires disciplinaires.
Que l’architecte dialogue avec l’entraîneur.
Que le service des espaces verts travaille avec les éducateurs sportifs.
Que la direction de l’éducation coopère avec les associations.
Que l’on passe d’une logique de juxtaposition à une logique d’écosystème.
L’enjeu dépasse largement la question sportive. Former des corps confiants, capables de coopérer dans un espace commun, c’est renforcer la capacité démocratique d’une cité. Une population qui a appris à se mouvoir, à respecter des règles, à ajuster ses gestes aux autres, à persévérer dans l’effort collectif, est mieux armée pour faire société.
Le design actif vise à augmenter le mouvement. L’urbanisme pour la littératie physique vise à structurer un commun éducatif territorial.
Dans un contexte de fragilités sanitaires et sociales, cette ambition appelle un changement de regard : considérer l’investissement dans les associations et les clubs non comme une dépense facultative, mais comme une infrastructure humaine aussi essentielle que le béton ou l’acier.
Les mètres carrés sont nécessaires. Les présences humaines sont indispensables.
Par-delà le design actif, il s’agit de faire de la ville un milieu formateur, animé et coopératif, où l’aménagement, l’action publique et le tissu associatif convergent vers un même objectif : cultiver des puissances d’agir.
À cette condition, la ville cesse d’être un simple décor fonctionnel pour redevenir ce qu’elle devrait être : une école du commun, à ciel ouvert — portée par ses habitants et par ceux qui, chaque jour, les accompagnent dans l’apprentissage du mouvement partagé.
Gérard Perreau-Bezouille premier adjoint honoraire de Nanterre, ancien président de la F.F. Clubs Omnisports gerper92@gmail.com


